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samedi 3 mai 2008

Sherlock House


Billet publié sur le blog Details Matter en avril 2008.

Quelque chose m’a toujours intrigué dans la série “Dr. House”. Je n’avais jamais réussi à mettre le doigt sur ce détail, ou plutôt sur cet ensemble de détails. Jusqu’à ce que je voie le dernier épisode de la troisième saison, diffusé la semaine dernière sur TF1.

Au cours de la séquence finale, le réalisateur nous montre Gregory House rentrer chez lui. La caméra reste à l’extérieur, puis effectue un lent travelling lorsque la porte se referme pour passer devant la fenêtre et nous permettre d’observer ce que fait House - il ouvre un colis qu’il vient de recevoir, mais l’intérêt n’est pas là.

Entre la porte et la fenêtre, la caméra passe devant le numéro de son appartement. C’est ce qui m’a soudain fait comprendre que cette série est en fait un long hommage à “Sherlock Holmes”, l’oeuvre littéraire d’Arthur Conan Doyle. Car ce numéro est le 221, référence directe à l’adresse de Sherlock Holmes à Londres, le 221B Baker Street.

Impossible, dès lors, de ne pas établir un grand nombre de correspondances à partir d’autant de détails qui laissent penser que “Dr. House” n’est, d’une certaine façon, qu’une adaptation joyeusement cinglée et dans le monde médical des enquêtes du plus célèbre détective de la littérature mondiale. Et que House est une sorte de réincarnation d’Holmes au XXIème siècle.

Les noms, déjà. House/Holmes. Les deux sont très proches. Le meilleur ami (le seul ami) de Gregory House s’appelle Wilson. Entre le Dr. Wilson et le Dr. Watson, il n’y a également qu’un pas. Les deux jouent d’ailleurs grosso modo le même rôle : celui de soutiens sans faille, sympathiques et dévoués à défaut d’être vraiment fûtés.

Ensuite, au niveau des caractères. House et Holmes sont deux génies misanthropes rejetant la compagnie du reste de la société, sûrs d’eux et pleins d’arrogance. Tous deux sont des toxicomanes : Holmes est accro à la cocaïne ; House à un médicament anti-douleur, la Vicodin. Et c’est seulement lorsqu’ils sont sous l’effet de ces produits qu’ils sont pleinement efficaces. Enfin tous deux sont des passionnés de musique, qui leur sert de refuge autant que de loisir. Sherlock Holmes pratique le violon. Gregory House joue de la guitare et du piano.

Dans leur façon d’enquêter, les liens sont nombreux. Le détective privé et le médecin avancent par déductions, qu’ils sont souvent les seuls à comprendre, aidés également par un sens incroyable de l’observation. On peut aussi très bien assimiler le reste de l’équipe de House aux policiers de Scotland Yard qu’Holmes prend sans cesse un malin plaisir à devancer et à rabrouer, même s’il arrive qu’ils l’aident - presque involontairement. Enfin, tous deux ne s’attachent pas à leurs clients/patients, ne les considérant que comme des cas, des énigmes à élucider. Une fois le mystère éclairci, ils rompent tout contact.

Cette multitude de correspondances aura sans doute sauté aux yeux de beaucoup de télespectateurs. Mon cerveau doit être plus lent ; il m’aura fallu ce lent travelling, après des dizaines d’épisodes, pour faire enfin le rapprochement. Il y a sûrement d’autres points communs, mais ceux-ci me semblent les plus évidents.

lundi 17 mars 2008

Les aveux de Noreaga


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

"Hardcore comme reconnaître ses torts", rappait Kery James en 1998 sur l’album "Le Combat Continue" de son groupe Ideal J. Pas facile, en effet, de reconnaître qu’on s’est planté, et que si c’était à refaire, assurément on ferait autrement.

C’est ce qui rend le rappeur Noreaga, membre avec Capone du binôme C-N-N (Capone & Noreaga) si attachant. En 2000, le duo sort son second album, "The Reunion". Au début du meilleur titre de l’opus, 'Invincible', Noreaga lâche une phase incroyable. Quand j’ai saisi ce qu’il disait, j’ai dû me repasser le passage une bonne dizaine de fois pour être sûr d’avoir bien entendu.

"I can’t believe I fucked up and made a half-assed album" ("Je n’arrive pas à croire que j’aie déconné et fait un album naze")

Premier temps. Déjà dingue. Noreaga avoue que son album solo précédent, "Melvin Flynt – Da Hustler" était foireux. Je n’avais jamais entendu ce genre de confession dans le rap. Ni ailleurs. Il semble être le premier déçu, abasourdi par ce qu’il estime être un album à peine écoutable. "J’ai merdé", semble-t-il nous dire, et se dire à lui-même. Mais la suite est encore plus forte.

"My excuse is : my pop’s just died. And I ain’t wanna make music : my pop’s just died." ("Mon excuse : mon père venait de mourir. Et je n’avais plus envie de faire de musique : mon père venait de mourir.")

Deuxième temps. Non seulement Noreaga reconnaît ses torts, mais en plus il s’en excuse auprès de ses fans (pour info, la suite du couplet dit : "My fans stuck with me, my shit still went gold", c’est-à-dire : "Mes fans ont continué à me soutenir, mon truc a quand même fait disque d’or"). Mais il y a dans sa façon de le dire quelque chose de presque bouleversant. Je pense qu’il s’agit de la répétition de "My pop’s just died". Répétée et assénée comme une évidence, comme si Nore se trouvait face à un fan déçu lui demandant des comptes. Sans hausser la voix, presque sur le ton de la confidence. Pas besoin de crier pour toucher.

Il ne s’agit que de deux ou trois petites phrases perdues dans une carrière forte, à vue de nez, d’une grosse centaine de couplets. Mais elles méritent de résonner pour l’éternité dans la tête des auditeurs de rap, fans de Noreaga et de C-N-N ou non. Parce qu’une telle sincérité est rare. Même si elle n’empêcha pas que "The Reunion" soit aussi un "half-assed album".

dimanche 16 mars 2008

Les Quick Time Events


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

J’ai découvert les Quick Time Events (QTE) il y a quelques années, en jouant à Shenmue, sur Dreamcast, la dernière console sortie des labos de Sega. Comme l’explique le lexique du site GameKult, “les QTE désignent une séquence cinématique interactive où le joueur doit presser une série de boutons dans le bon timing pour poursuivre l’action“.

En gros : vous jouez, puis soudain le symbôle d’une touche de la manette apparaît à l’écran. Puis une autre. Etc. Vous avez un temps limité pour appuyer sur chaque touche indiquée. Ce système met à l’épreuve la vivacité d’esprit du joueur, teste ses réflexes. Et ses nerfs. Car la moindre erreur, le moindre temps de réflexion trop long de quelques centièmes de seconde ne sont pas pardonnés. Et rater trois fois de suite ces séquences tape violemment sur le système. Des manettes ont déjà été fracassées contre des murs pour moins que ça.

Mais ce détail de gameplay était génial. Il permettait une nouvelle façon de jouer, sollicitant le joueur d’une toute nouvelle manière. Resident Evil 4 ou encore God Of War ont par la suite réutilisé ce système de jeu. J’ai par ailleurs appris récemment que les QTE n’ont en fait pas été inventés par Shenmue mais par les créateurs du jeu Dragon’s Lair, en 1983, et que les équipes responsables de Shenmue ont simplement popularisé et réactualisé un concept alors vieux de plus de quinze ans.

samedi 15 mars 2008

A l'époque, tout le monde voulait tuer le rock. Et maintenant ?


Billet publié sur le site Abcdrduson.com en mars 2008.

Je me trouve donc en ce moment-même au tribunal d'Aix-en-Provence pour l'affaire qui oppose le groupe Suprême NTM au temps qui passe. Les juges viennent à l'instant de rendre leur verdict.

Visages burinés et baggies jeans. Cris rauques et souffle court. Jeudi soir, Kool Shen et Joey Starr annonçaient officiellement sur Canal + la reformation du Suprême NTM. Dix ans après son dernier album solo, le groupe remontera sur scène à Bercy les 18, 19 et 20 septembre prochains. Le prix des places serait situé entre 45 et 99 euros. Sans commentaires.

Pour cette annonce, ils avaient choisi le plateau du Grand Journal, animé par Michel Denisot. Le même qui avait plus ou moins lancé leur "carrière télévisuelle" il y a une grosse quinzaine d'années. Omar & Fred, Ramzy, Julia Channel, Olivier Besancenot, Jérôme Le Banner, Clothilde Courau et Pascal Obispo en invités-amis (sic) : autant dire que ça sentait les paillettes, contexte oblige. Tout le monde était vachement ému ; nous aussi, forcément un peu quand même. Enfants du rap, quoi. C'était mignon tout plein. Et triste en même temps. Comme un goûter d'anniversaire où tout le monde ferait un peu semblant, qui rappelle surtout que les années tuent, que le plus beau est derrière et ne pourra pas être vécu à nouveau.

Alors pourquoi ce come-back ? Besoin d'argent ? Réelle envie de remonter sur scène ? Nostalgie ? Sans doute un mélange de tout cela. Toujours est-il que cette annonce, habilement transformée en événement musical de premier ordre, a éclipsé l'autre actualité rapologique surréaliste du moment : le concert égyptien d'IAM pour fêter les vingt ans du groupe, aux pieds des pyramides, qui avait lieu hier après-midi. Best ofs, compilations, concerts-anniversaires pharaoniques, reformation... C'est comme si les deux plus grands groupes de rap français étaient rattrapés par le temps et, pour NTM, par la necessité de faire savoir qu'on est encore là. Sans le dire, même si la phrase de Joey Starr sur la médiocrité scénique du rap français actuel et la nécessité pour les vieux tontons "de montrer ce que c'est de faire bouger" [citation de mémoire, donc faillible] le laissait penser. Sous les pavés, la plage. Sous les fanfaronnades, l'ego.

Au final, deux constats s'imposent. Déjà, au vu de leur prestation live, Kool Shen et Joey Starr ont intérêt à taffer d'ici septembre, parce que c'est pas gagné, notamment pour le "funky babtou", en manque de souffle et presque largué sur 'Seine Saint-Denis Style'. Ensuite, ce genre de reformation-événement rappelle méchamment les procédés des vieux groupes de rock & roll, les mêmes sur lesquels il était de bon ton de cracher des années plus tôt. Le retour au même schéma, malgré tout. Reste que les regards joyeux que Shen lançait à son acolyte pendant le live ne trompaient pas : il était réellement heureux d'être là.

vendredi 14 mars 2008

L'âme de George Pelecanos


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

George Pelecanos aime la musique noire américaine. Dans ses romans, elle occupe une place prépondérante. Il ne se contente pas de signaler que ses personnages écoutent la radio ou un disque, mais les fait discuter de musique, théoriser, acheter des albums, les classer par labels et années de sortie…

"- C’est ce passage-là, dit Quinn en montrant du doigt le lecteur de cassettes de la Chevrolet de Strange.

- Il dit : “Hug her”.

Strange fredonna les paroles :
- “Makes you want to love her, you just got to hug her, yeah.”

- “You just got to fuck her.”, dit Quinn. C’est ce qu’il dit. Rembobine la chanson et écoute-la encore une fois.

(…)

- Ecoute, Terry, tu t’obsèdes sur des détails. Par une si belle journée, tu ferais mieux de te laisser porter par la chanson. C’est avec cet album que les Spinners ont débuté chez Atlantic. Certains disent que c’est le plus bel album de soul philadelphien qu’on ait jamais enregistré.”

- Oui, je sais, produit par Taco Bell.

- THOM Bell !

- Et ces deux mecs dont tu parles tout le temps, Procter et Gamble ?

- Gamble et Huff. N’empêche, cette musique, c’est le pied. Bon dieu, Terry, il aurait fallu que tu sois…

- … que je sois là, je sais.

- Exactement. Il suffit de rassembler tous les groupes qui jouaient surtout des chansons langoureuses en ce temps-là, les Chi-Lites, les Stylistics, Harold Melvin et Earth, Wind & Fire quand ils faisaient des morceaux lents, et on obtient la plus magnifique période de pop music de toute l’histoire. C’est comme si l’Amérique avait enfin créé… sa forme d’opéra à elle, tu vois."

(George Pelecanos, "Soul Circus", 2003)

C’est un détail de son style d’écriture qui doit, à la longue, agacer plus d’un lecteur. Mais qui m’enchante. Mieux : Pelecanos écrit les livres que je rêve d’écrire. De la même manière que Tarantino réalise les films que je rêve de réaliser. Et il y a du Tarantino dans Pelecanos, et vice versa. Dans cette manie du détail, dans cette volonté de placer des références culturelles populaires. Les discussions entre Derek Strange et son ami Terry Quinn ne sont pas foncièrement différentes de celles entre les gangsters de "Reservoir Dogs" sur le sens caché d’un morceau de Madonna ou de Pam Grier et Robert Forster sur les Delfonics ("Jackie Brown"). Il s’agit toujours de digressions n’ayant rien à voir avec l’intrigue centrale, mais qui permettent de mieux cerner les personnages et leur "background".

C’est ce détail qui fait toute la saveur des romans de Pelecanos, leur âme. Qui permet un prolongement du roman, si l’on est un peu curieux. Et nous devons être un certain nombre dans ce cas-là, puisque les traducteurs de "Soul Circus" avaient pris la peine de lister, à la fin de l’ouvrage, tous les titres de chansons cités.

vendredi 7 mars 2008

Les Portes de Racoon City


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

J’ai toujours détesté me lever tôt. Pourtant, plus jeune, il est arrivé que je programme mon réveil une heure avant l’horaire habituel. C’était en 1998, j’étais collégien, et le jeu vidéo "Resident Evil 2" venait de sortir. C’est dire s’il était passionnant.

Pour ceux qui ne le savent pas, la saga "Resident Evil" a traumatisé une génération de joueurs de PlayStation. Il reste aujourd’hui encore l’exemple parfait du survival horror, ce genre vidéoludique dans lequel l’objectif est simple : sauver sa peau dans un environnement hostile.

Dans "RE 2", l’environnement hostile consiste en une armée de zombies et d’autres bestioles mutantes infectées par un virus. Je vous passe les détails du scénario. Rappelons seulement l’un des grands principes de ce survival horror : tuer zombies >> ouvrir porte >> si porte fermée, résoudre énigme et trouver clé pour ouvrir porte et pouvoir tuer nouveaux zombies.

Comme dans tout jeu video, il faut subir, entre chaque séquence de jeu, des temps de "loading", pendant lesquels les décors et autres éléments du jeu se chargent. Dans "RE 2", ces temps de latence interviennent entre chaque changement de pièce. Les programmateurs du jeu ont eu la bonne idée d’illustrer ces temps par un plan de la porte que l’on vient d’ouvrir : on entend les pas du personnage, puis la porte s’ouvre, sur un fond noir. Et l’on revient alors au jeu.

Ce détail m’a beaucoup marqué parce que pendant ce plan, il arrivait que des éléments sonores se mêlent à l’image. Le son du vent et des couinements si la porte donnait sur l’extérieur d’un bâtiment. Une musique d’accompagnement parfois : selon la tonalité de cette musique, on pouvait deviner si l’on arrivait dans un endroit hospitalier ou qui nécessiterait quelques coups de fusil à pompe en guise de crémaillère. Il me semble même - mais il y a bien longtemps que je n’ai pas rejoué à la saga "Resident Evil" - que l’on entendait parfois le bruissement fourbe de zombies rampants ou la course de dobermans décidés à vous bouffer. Mais je n’en suis même plus certain ; il se peut que j’aie été trop pris par le jeu et que mon cerveau malade ait inventé cela.

Il fallait donc rester constamment sur ses gardes, même pendant les temps de chargement. L’immersion totale. Et des souvenirs inoubliables pour tout "gamer". Aujourd’hui encore il m’arrive de repenser à tout cela au moment d’ouvrir une porte. A part ça, je vais bien.

mercredi 5 mars 2008

Burn it down !


J'ai vraiment découvert Looptroop il y a deux ans, quand un ami - qui est aujourd'hui trop occupé pour donner de ses nouvelles - m'a fait écouter "The Struggle Continues", le deuxième album de ce groupe de rap suédois. Un très beau disque, basé sur les sentiments des trois MC's alors que le précédent ("Modern Day City Symphony") était plus spontané et axé sur le hip-hop et que le troisième ("Fort Europa") était mené par un discours politique.

Aujourd'hui, le quatuor est devenu trio. Et il s'apprête à sortir son quatrième album studio, "Good Things", le 23 avril prochain. Sa promotion, pour la France, s'est organisée autour de deux axes. Le premier ne concerne pas seulement notre pays mais le monde entier : il s'agit de la diffusion du clip du premier single de l'album, 'The Building'. Le second est moins direct mais sert quand même la promo de Looptroop : Promoe, Supreme et Embee ont pris part à un festival réunissant une quinzaine d'artistes et groupes suédois et qui est passé par l'Elysée Montmartre le jeudi 28 février.

Ce festival, The Scandinavian Hip-Hop Invasion, s'est avéré être ce qu'on appelle dans le jargon une grosse carotte. Déjà, des pigeons (hum) ont payé leurs places quinze euros alors qu'une grande partie du public avait été, semble-t-il, invitée. Le DJ qui meublait l'heure et demi de retard avec laquelle a démarré le show a d'ailleurs présenté la soirée comme étant gratuite. Sourcils qui se froncent. Poings qui se crispent. Ambiance. Wouhou.

Au même instant au Glaz'Art, à quelques stations de métro de là, débutait le concert des Cunninlynguists et de Tonedeff. Qui a été mortel, si j'en crois les différents échos parvenus à mes oreilles dépitées. "On a vite fait les mauvais choix", dixit Sako.

Inutile donc de s'attarder pendant des paragraphes sur ce concert. La plupart des artistes étaient médiocres. Une chanteuse de r'n'b dont on retient plus les formes que la voix (qui a dit "normal" ?). Un MC crécelle. Un rappeur backé par un aryen bodybuildé avec des refrains calamiteux. Quelques bons points malgré tout : Chords et Timbuktu entre rap et reggae ont mis le feu ; Lazee aime beaucoup Jay-Z et Young Jeezy mais a de bonnes prods ; Junior Natural, 13 ans, est un sing-jay qui a du potentiel.

Quand les Looptroop Rockers débarquent finalement à 23h passées, les plus optimistes s'enflamment : "Tu vas voir, ils vont jouer au moins une heure. C'est quand même eux les têtes d'affiche !". Têtes d'affiche ou pas, en quatre titres leur "performance" sera pliée. Et sans faire d'étincelles. Le beat de 'Long Arm of the law' est massacré et faire lever le majeur en criant "nique les flics" fait définitivement pitié. Alors oui, ils avaient de l'énergie. Mais soit les prestations précédentes et une faim grandissante m'avaient coupé les pattes, soit ils n'avaient vraiment pas l'air d'être dedans, malgré leur dynamisme. Tout semblait trop calé. Trop froid et mécanique, en fait.

Tout le contraire de leur single 'The Building'. Comme le laissaient supposer les évolutions respectives de Promoe et d'Embee, il est assez éloigné de ce que l'on entend généralement en rap. Pour être franc, on est pas très loin d'un tube de pop festif. Ce qui n'est pas un mal, en soi. Mais ce morceau, tant dans sa prod que dans les lyrics, mi-chantés, mi-rappés, respire la spontanéité. La joie, même, voire le bonheur de vivre et les matins ensoleillés, mais je m'emballe.

Sur un beat saccadé et rapide agrémenté de ce qui ressemble à un sample de cornemuse et de quelques notes de guitare, Promoe et Supreme racontent l'ignorance dans laquelle nous nous trouvons les uns vis-à-vis des autres. Pour cela, ils réduisent le monde à un immeuble, dans lequel les gens se croisent et se jugent, sans pour autant se connaître. Un immeuble qu'il faut incendier. Le concept est périlleux, mais finalement bien mené et porté par une production impressionnante. Résultat : ce single est redoutable et a tendance a squatter les baladeurs une fois qu'on l'a écouté.

Malgré ce concert foireux, 'The Building' entretient donc la flamme : "Good Things" devrait être un bon disque. Plus inspiré que le décevant "Fort Europa", en tout cas. On croise les doigts.


dimanche 2 mars 2008

Frank Lucas va-t-il détrôner Tony Montana ?


"American Gangster", le dernier film de Ridley Scott, laissera des marques sur le monde du rap. Il a déjà inspiré à Jay-Z un album entier. So gangster, baby !


Pitch ardissonien express : "American Gangster" est l'histoire de Frank Lucas, baron de la drogue new-yorkais. S'inspirant de faits réels, Scott filme l'ascension, le règne et la chute (puis la "rédemption") de celui qui fut le premier noir à contrôler le monde new-yorkais de la came.


Où l'on apprend pourquoi Frank Lucas enterre Tony Montana et pourquoi les rappeurs vont l'aimer

Le rap avait trouvé son gangster de chevet en la personne de Tony Montana, héros-Icare de "Scarface" (Brian De Palma, 1983). Mais Tony n'avait que ses couilles et sa parole pour faire sa place. Frank Lucas, en plus, a la classe.

Si les MC's américains connaissent déjà bien son histoire, ce gangster méconnu dans nos contrées a tout pour devenir une icône dans le rap français. La preuve en cinq points :

1. D'une part, il est un "entrepreneur" révolutionnaire. Bousculant les habitudes des drug lords italiens, Lucas va chercher directement sa came, sans intermédiaires, dans l'Asie du sud-est alors bouleversée par la Guerre du Viêtnam. Son héroïne est pure à 100%, revient via les avions militaires américains, planquée dans les cercueils des "boys". Et il la vend moins cher que ses concurrents. Un produit deux fois meilleur, à un prix inférieur. Non mais sérieusement, qui peut le tester ?

2. D'autre part, Lucas est son propre chef, le boss de son organisation, indépendant et autonome. Il n'appartient à aucune grande famille de la pègre, ne se met pas au service, par exemple, des Italiens. Il monte son business et impose sa marque – la "Blue Magic", nom donné à son héroïne. Bref, Frank Lucas n'a pas à cirer les pompes d'un enculé pour avoir de quoi vivre.

3. Une scène le montre avertissant "amicalement" un dealer parce que ce dernier, après avoir acheté de la Blue Magic, se permet de la couper et de la revendre ensuite sous le même nom. Une pratique intolérable pour le baron de la drogue, car elle lui fait perdre de la street-crédibilité. "Street is watching", comme dirait Jay-Z et, avant lui, Carlito Brigante ("Carlito's way"). Et la rue doit être satisfaite. Encore un point commun entre cet american gangster et le rap.

La famille. Un rappeur se cache sur cette photo, sauras-tu le découvrir ?

4. Lucas est un homme de valeurs pour qui la famille importe plus que tout. Bien sûr il participe directement à la mort de milliers de personnes transformées en junkies, mais le rappeur ne s'embarrasse pas de tels détails. La première chose qu'il fait, une fois installé ? Il téléphone à sa famille, vivant dans un bled paumé, et la fait emménager dans une splendide demeure ; puis il intègre ses frères et cousins à son empire naissant. Un célèbre adage ne dit-il pas : "Si si, la famille" ?
Détail d'importance : la mère de Lucas est sans doute la personne qu'il aime le plus. Il prend toujours la peine d'accompagner sa maman à la messe, tous les dimanches, et la comble d'attention. On se rappelle des relations pour le moins tendues entre Tony et sa maman. Et le rappeur, humain malgré son baggy, aime profondément sa génitrice.

5. Au final, Lucas chute. Mais moins que Tony Montana, qui finit le pif plein de coke et la chemise pleine de sang, dans le bassin ornant le hall de son palais. Lucas, lui, finit en taule, mais permet de purger momentanément la police new-yorkaise de ses flics ripoux. Une revanche symbolique pour celui qui avait été humilié dès ses six ans par ces hommes supposés, à la base, protéger chaque citoyen. Car oui, comme un rappeur, Lucas n'aime pas la police. Dingue, non ?

"Celui qui parle le plus fort dans une pièce est en fait le plus faible."

Les apparences, la vantardise et les démonstrations de force, voilà de quoi se méfie Frank Lucas. Les apparences, la vantardise, et les démonstrations de force, voilà ce qui remplit beaucoup de 16 mesures de rap.

D'une certaine façon, c'est un manteau de fourrure qui aura perdu Frank Lucas. Celui, offert par sa femme (entre nous soit dit beaucoup plus belle que cette junkie d'Elvira), qu'il portera lors du combat Muhammad Ali Vs Joe Frazier, et qui attirera sur lui l'attention des flics, corrompus et incorruptibles. Attirer l'attention sur soi, voilà encore la préoccupation de beaucoup de rappeurs.

C'est sans doute là que se situe le hic entre le personnage de Lucas et une partie du monde du rap.

Il est un homme simple, n'aime pas en faire des tonnes, s'habille simplement, sort peu. Pas de vagues, à moins que cela s'avère absolument nécessaire. Quand l'un de ses proches se la joue pimp avec lunettes de soleil et fringues excentriques, Lucas lui rappelle que c'est ce genre d'accoutrement qui peut faire perdre à quelqu'un crédibilité et liberté. Honnêteté, loyauté et discretion. Telle est la voie du parfait gangster. C'est ce qu'ont tendance à oublier certains proches de Frankie, encourant le risque de finir avec la tronche coincée dans le piano.

Loin de ces préoccupations, le rap français, en ce moment, ressemble trop souvent à un concours de zigounettes, où celui qui a la plus grosse remporte la palme d'or. Et les MC's susceptibles de faire référence à un baron de la drogue dans leurs textes sont plus à chercher chez les adeptes actuels de rap de bourrin que chez les rappeurs-qui-aiment-bien-le-jazz. No offense, j'aime les deux.

Toutefois, si Frank Lucas pouvait apporter un peu de sobriété dans le monde du rap, il serait sans nul doute l'un des personnages de la décennie. En tout cas pour moi. En attendant, "American Gangster" a tout pour devenir un film-culte du rap.

Hors du temps


Le film "Ghost Dog" regorge de détails qui font référence au hip-hop. Le moment où le personnage joué par Forest Whitaker croise RZA. La scène où Timbo King, Dreddy Krueger et d'autres freestylent dans un parc sur l'instrumental d''Ice Cream'. Le couplet de Public Enemy rappé par un vieux mafieux... Mais il est un détail qui ne se contente pas d'être un clin d'oeil plaisant, qui donne au film une profondeur insoupçonnable si l'on n'y prête pas attention.

Au début du film de Jim Jarmusch, Ghost Dog vole une voiture pour aller remplir un contrat – il est tueur à gages. Une fois au volant, il glisse un disque dans l'autoradio du véhicule. Le morceau démarre : il s'agit de 'From then till now', de Killah Priest. Il le laissera durant tout le trajet, qui dans le film dure environ deux minutes. Le temps, donc, de bien laisser le spectateur s'en imprégner.

Killah Priest est un rappeur new-yorkais, proche du groupe Wu-Tang Clan. Son premier album, "Heavy Mental" (1998), est une merveille, un disque d'une force incroyable, dense, complexe, explosif et planant à la fois. Priest a une forme d'écriture très particulière : il avance par images très brèves, les additionnant les unes aux autres pour finalement créer un paysage en rimes.

"Guns, shootouts and crack sales, black males who pack jails, trapped in Hell. No peace, cold streets, surrounded by police..."

Le résultat est très fort : la description se complète petit à petit, de nouveaux éléments venant la préciser. Comme quand on entre dans une pièce sombre et que les yeux s'habituent lentement à l'obscurité.

'From then till now', porté par un instrumental mélancolique et hypnotique, fonctionne ainsi. "Le genre de morceau qu'on écoute la nuit, les yeux dans le vague, l'esprit nulle part", écrivait E.I.A.I.S., chroniqueur-fantôme sur le site Abcdrduson. Il avait raison.

D'un point de vue esthétique, le morceau est en parfaite adéquation avec les scènes qu'il habille. La promenade en voiture, les rues froides, les lampadaires, les passants, les feux clignotants, la route, les aboiements d'un chien. Tout défile, et, sous l'effet de la musique, prend une connotation mystérieuse, étrange, belle.

Mais plus que les rues de sa ville, c'est son époque que Ghost Dog traverse. C'est en ayant cela en tête que l'on comprend à quel point le choix de 'From then till now' est judicieux. Killah Priest y fait, comme souvent, un parallèle entre le passé et le présent, comparant la situation actuelle des Noirs avec ce qu'elle était des siècles (voire des millénaires) auparavant, remontant jusqu'aux temps bibliques. Le fond du propos est sombre, comme l'est l'évolution : de rois à esclaves, de sages à dealers, des contrées magnifiques aux rues crasseuses des ghettos. Ghost Dog, lui, vit selon les préceptes d'un samouraï du XVIIème siècle, Jocho Yamamoto, compilés dans un ouvrage, le "Hagakure". Il vit son temps en spectateur ascétique, constatant la disparition des valeurs, la lâcheté des êtres, la futilité du monde s'il n'est pas balisé par un code de l'honneur et une Voie.

"Now we act retarded, we forsook the wisdom of the fathers."

Deux personnages d'un autre temps, perdus dans une époque qui n'est, au fond, pas la leur. Killah Priest et sa Bible. Ghost Dog et son "Hagakure". Ce parallèle implicite est un coup de maître de la part de Jim Jarmusch et RZA. Film à détails et à clés, Ghost Dog est une oeuvre énigmatique dont les richesses se révèlent avec le temps.


mercredi 27 février 2008

Nid d'ombres


Billet publié sur le blog Details Matter en décembre 2007.

Dans "Les Promesses de l’ombre", de David Cronenberg, une scène m’a particulièrement marqué. Précisons tout d’abord que ce film n’est pas avare en scènes mémorables : de l’assassinat au rasoir jusqu’au combat dans les bains publics en passant par la cérémonie d’initiation, les images se gravent automatiquement dans l’esprit du spectateur, par leur beauté ou leur violence brute. Parfois les deux.

Mais il en est une à côté de laquelle, je pense, beaucoup de gens ont dû passer. Nikolaï (Viggo Mortensen) et Kirill (Vincent Cassel) se trouvent tous deux au bordel. Les putes sont propriété de leur famille mafieuse. Saoûl, Kirill, qui est le supérieur de Nikolaï, oblige ce dernier à choisir une prostituée et à coucher avec elle devant lui. Il veut, dit-il, vérifier que Nikolaï n’est pas homosexuel.

La caméra tourne alors lentement et balaie la pièce, passant brièvement sur les visages des prostituées, jeunes filles venant d’Europe de l’Est, qui croyaient trouver à Londres un avenir meilleur. C’est ce moment-là, quand la caméra capte les regards. Ce qu’on y voit ? Un mélange de tristesse et de résignation, frappant et vraiment troublant. Pas quelque chose qui donne l’impression d’être joué, mais vécu, intériorisé. Réel. Au point que je me suis demandé s’il s’agissait d’actrices.

Ce moment-là – et d’autres – renvoie directement à ‘Nid de guêpes’, un morceau d’Akhenaton disponible sur son "Black Album" et qui raconte l’itinéraire d’une jeune Roumaine enlevée pour finir sur le trottoir à Nice. Puis morte sous un abribus. "Les promesses de l’ombre" n’est pas directement un film sur la prostitution – du moins ce n’est pas son thème central. Mais Akhenaton et Cronenberg en parlent en suivant le même mode de narration, via le journal intime d’une "fille de l’Est", comme on dit, découvert après leur mort. Bouleversant morceau d’Akhenaton, soit dit en passant.

"Yeux tristes dans l’étreinte de gens sans amour, gens sans avenir, gens sans atours, gens qui la serrent mais à ses cris demeurent sourds."

C’est ce que le rappeur marseillais écrit. Et c’est ce qui paraît flotter au-dessus de cette scène, entre la barre de strip-tease froide, la violence de Kirill et les corps offerts de force et pris pour passer le temps.