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dimanche 18 mai 2008

Al K-Pote - L'Empereur (2008)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en mai 2008.

En écoutant des disques de rap, il m'arrive de me demander ce qu'il en restera dans dix ans, dans vingt ans, dans deux siècles. Qu'est-ce que l'histoire de la musique retiendra de ces 30 ans de rap ? Qu'est-ce que l'histoire du hip-hop retiendra du rap du début du XXIème siècle ? Que restera-t-il du rap français ? Quels artistes et quels albums laisseront vraiment une trace ?

Concernant Al K-Pote, il est douteux qu'elle en retienne grand chose. Artistiquement en tout cas, ça semble difficile. Une partie des auditeurs de rap français se souviendra de bonnes tranches de rigolade, de punchlines débiles, du rappeur le plus gras que la Terre ait jamais porté. Pour le reste...

"Je vous zigouille. Lèche mon concombre et mes citrouilles."

Suite de phases-choc, le rap d'Al K-Pote n'est pas véritablement construit. Pas de cohérence, presque pas de thèmes, une tendance à passer du coq à l'âne sans prévenir. De l'egotrip neuf fois sur dix. Un peu d'introspection, mais pas trop quand même. Chaque morceau ressemble à une longue improvisation. Malgré sa volonté affirmée de laisser un souvenir de lui, Al K-Pote n'écrit pas pour rentrer dans l'histoire. Pourquoi, alors, puisque visiblement il n'a pas grand chose à dire ? "L'Empereur" comme "Sucez-moi avant l'album" ressemblent plus à des défouloirs instinctifs qu'à des disques pensés. Un moyen de remplir son assiette aussi, histoire de "bouffer du gigot".

"Ma fontaine de jouvence c'est du whisky."
"Grosse catin, j'fume des pèts' tôt l'matin, imagine Joe Dassin avec un putain de flow malsain."

Un ogre sous weed et vodka au XXIème siècle. C'est dans ce registre de mec défoncé, affamé, mysogine et dangereux déboulant à toute allure en plein centre-ville qu'Al K-Pote est le plus impressionnant : ses morceaux à thèmes, sur les femmes ('Respect aux femmes') ou sur son histoire personnelle ('Mon histoire') sont loin d'être réussis. Seul 'La voix d'en bas' s'en sort mieux.

Du rap souvent trop mécanique, malgré quelques variations momentanées, sur des beats très classiques à deux exceptions près ('L'Empereur', 'L'Envahisseur')... Et pourtant pas mal d'auditeurs en redemandent. Qu'est-ce qui, alors, fait qu'on l'écoute malgré tout ? Alors que d'un point de vue humain, ce rap est détestable ? Face à un texte de l'autoproclamé "Empereur de la crasserie" ("alias Pef Le Dégueu alias L'aigle royal de Carthage alias Le meilleur du 91 alias Jojo L'Affreux"), l'auditeur est dans la même situation que la marionnette d'Alain de Greef, dans les Guignols, face à Michael Kael enculant un mouton. Il rigole comme un con. Même chose quand il s'agit d'expliquer à des gens ce qui est si drôle dans cette suite d'insultes et de gimmicks. "Ben, Michael Kael 'cule un mouton, drôle, tout ça..." répond De Greef. Et nous : "Ben Al K-Pote dit "sucez-moi bande de putains", drôle, tout ça...". Les conneries d'Al K-Pote sont marrantes pour certains, pitoyables pour d'autres. C'est tout. Mais il est rare de trouver quelqu'un restant indifférent à tout "ça". Comme Jackass, à l'époque. Avec en plus un vrai charisme, car Al K-Pote est un personnage dingue et vraiment original. Le rap a déjà connu des types dans le même délire, mais jamais aussi excessifs, aussi barjos.

C'est donc ça, "L'Empereur" : du rap-bélier, mais aussi du rap fast-food, qui remplit les oreilles et vide le crâne pendant un petit moment mais gave vite. Puis vers lequel on retourne, avec le sourire. Parce que c'est marrant, et parce que les autres rappeurs sont trop sérieux dans leur délire "rue". Al K-Pote lui-même se prend-il au sérieux ou écrit-il volontairement dans l'excès, avec un certain sens du second degré ? Il est sans doute à prendre, comme Booba, "à un degré cinq". A la vue de ses interviews, c'est difficile à déterminer avec certitude : l'auditeur est seul juge. C'est cela aussi qui peut gêner. Alors l'histoire de la musique l'oubliera peut-être vite, mais qui, aujourd'hui, en a quelque chose à faire ? La vérité est là : sans des mecs comme Al K-Pote, le rap serait terriblement monotone.

Rockin' Squat - Too Hot For TV


Chronique publiée sur le site Evene.fr en mai 2008.

Il y a plus d'une dizaine d'années, la sortie d'un disque d'Assassin était un événement pour les auditeurs de rap français. Aujourd'hui, quand Rockin' Squat, leader du groupe, sort un album, il est plutôt accueilli avec circonspection, voire indifférence. C'est que les fans ont vieilli, sont passés à autre chose, et que le temps ne pardonne pas grand-chose aux rappeurs. Avec ce EP (huit morceaux, deux instrus, une plage vidéo), Squat fait ce qu'il sait faire de mieux : des titres politiques critiques vis-à-vis du monde occidental, en adoptant la posture du marginal, et des morceaux sur le hip-hop, avec beaucoup d'"egotrip". Le résultat est intéressant lorsque Rockin' Squat parle de lui-même et de son rapport aux médias ('Too Hot for TV') mais vite lourd car trop didactique quand il donne sa vision du monde ('France à fric', 'Illuminazi 666'). Car c'est toujours le même souci avec lui : trop de faits, trop de noms... L'ensemble devient vite assommant, en dépit de la courte durée de l'opus et de quelques bonnes idées dans la production, comme par exemple sur 'France à fric', combinant un instru de Junkazlou et le balafon de Cheick Tidiane Seck. Quelques titres sortent pourtant du lot ('Quand ce sera la guerre', 'Crack Game'). Mais en écoutant "Too Hot for TV", on se demande surtout pourquoi Rockin' Squat n'écrit pas des livres, pour y développer ses idées plus facilement. Malgré des textes caricaturaux, les plus jeunes auditeurs pourront peut-être trouver matière à réflexion dans cet opus, mais les plus anciens, à moins d'être des fans convaincus, seront vite lassés.

dimanche 11 mai 2008

Blue Sky Black Death - Late Night Cinema (2008)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en mai 2008.

Dans "Metal Gear Solid 3", lors de son affrontement avec le boss The Sorrow (le chagrin, la peine), Snake remonte lentement le cours d'une rivière. Il doit sans cesse zig-zaguer pour éviter les fantômes de tous les ennemis qu'il a tués au cours de l'aventure. Ce passage est l'un des moments les plus impressionnants du jeu : The Sorrow n'est pas difficile à vaincre, mais l'atmosphère est incroyablement bien travaillée. La rivière est limipide, entourée d'immenses arbres tristes et de brume. Aux plaintes des morts se joint la voix du boss, murmurant régulièrement "The sorrow...".

"Late Night Cinema"
du duo de producteurs californiens Blue Sky Black Death en aurait constitué la bande-son idéale. La musique de Young God et Kingston, magnifiquement orchestrée, déborde de cette même tristesse. Comme le producteur de dubstep Burial, ils utilisent à merveille les samples vocaux qui planent, pleins de mélancolie, entre les violons et autres instruments à cordes, les pianos et les cuivres, les rythmiques incisives ou discrètes et les compositions au synthé. Grandiloquente par moments, leur musique s'appréhende comme un tout : un tout mystérieux, nocturne et émouvant qui berce l'auditeur, de 'The Era when we sang' à 'Legacy to fuel' ; un tout qu'il serait vain de chercher à décortiquer titre par titre, car cela risquerait d'en rompre la magie. Laissons le travail de médecins légistes musicaux de côté, pour une fois.

Déjà auteur de trois albums - "A Heap of Broken Images" (2006), "Razah's Ladder" (2007) en collaboration avec Hell Razah et l'excellent "The Holocaust" (2006) avec le Wu-Tang Affiliate Holocaust/Warcloud – le duo Blue Sky Black Death continue sur la même voie. Celle d'une musique qui transporte et fait rêver en même temps qu'elle reste liée à un spleen collant à la peau. Celle des marches nocturnes, celle des jours de deuil. Ce n'est sans doute pas pour rien qu'un des morceaux de "Late Night Cinema" s'intitule 'Ghosts Among Men'.

vendredi 2 mai 2008

Guts Le Bienheureux - 1er album


Chronique publiée sur le site Evene.fr en mai 2008.

Le problème, avec la musique hip-hop instrumentale, c'est qu'à la longue elle peut devenir un brin ennuyeuse. Un écueil que Guts le Bienheureux parvient à éviter avec brio. Pour son premier projet, ce producteur français, connu des amateurs de rap pour avoir été l'un des membres fondateurs du groupe Alliance Ethnik, a su choisir des samples chaleureux. Cuivres, voix soul, guitares, cordes s'entremêlent pour donner naissance à un disque lumineux et plein de joie. C'est la première impression qui marque l'auditeur : cet album a le parfum des vacances, des balades en voiture direction la plage et des matins ensoleillés. Même lorsque la musique se fait plus mélancolique ou angoissante (la voix pitchée et la guitare aux sonorités latines de 'Nightmare in Paris', 'I Love You', 'Narco Trip' et sa trompette en sourdine, 'Sweet Love'), la douceur est toujours au tournant. Immédiatement abordables, même pour les oreilles habituellement rétives au hip-hop, les morceaux de Guts ont cette simplicité, cette générosité qui les distingue des oeuvres beaucoup plus complexes d'autres grands producteurs comme Alias, Blockhead ou Sixtoo. Sans même parler des "turntablists" DJ Krush ou DJ Shadow. Nullement élitiste, donc, mais tout aussi envoûtant, tant la tonalité organique des beats transporte, incite au voyage. On recommande également chaudement l'écoute de 'And the Living is Easy !!!', meilleur titre de cet album haut de gamme. Un véritable condensé de joie de vivre, marqué par de belles envolées de cuivres. Guts le Bienheureux a décidément bien choisi son pseudonyme.

lundi 28 avril 2008

Demon One - Démons et merveilles (2008)


Chronique publiée sur le site Evene.fr en avril 2008.

"Je constate que depuis peu c'est la mode du rap hardcore. Eh gros, ça rappe depuis deux piges et ça se prend pour des tueurs."
Quand il prend le micro, Demon One a le recul de ceux qui savent de quoi ils parlent. La rue, il connaît. Son groupe était Intouchable et sa famille la Mafia K'1 Fry. Ces deux noms suffisent à le prouver et à (im)poser le personnage. Voilà plus de dix ans qu'il rappe sur les albums de ses potes, et sur ceux de son groupe. Pour son premier effort solo, "Démons et merveilles", il convie assez peu de monde. Big Nas produit la majorité des titres, secondé ici et là par Jakus ('Solitude', le plus beau morceau du disque), Eclipse Team, Wealstarr, Marc Chouarain ou JR. Soprano et Diam's posent chacun sur un titre, de même que Dry - l'autre Intouchable - et Béné, un jeune rappeur de Choisy-le-Roi, la ville d'origine de Demon One. Le son est résolument électro, laissant peu de place au sampling, tantôt mélancolique, tantôt franchement guerrier. Demon, lui, oscille entre egotrip ('Seigneur de guerre'), introspection/autobiographie ('Solitude', 'Mes rêves') et morceaux plus thématiques ('La Bonne Combinaison', sur le jeu, 'Alors comme ça', sur les ragots, 'Pour toi', dédié à un ami décédé). Le rappeur explore et expose les différentes facettes de sa personnalité, parle de la rue, des tentations que chaque homme trouve sur son chemin, sans tomber dans le manichéisme ou la surenchère hardcore, comme le font les rappeurs qu'il critique sans les citer. Il en résulte un album qui paraît sincère, plutôt bien produit et maîtrisé. Certains auront sans doute du mal avec Demon One et sa voix particulière, son débit haché et manquant parfois de souplesse et de fluidité. Mais l'ensemble est de bonne facture.

dimanche 2 mars 2008

DMX - It's dark & Hell is hot (1998)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en mars 2008.

Si Earl Simmons était un personnage de cinéma, ce serait Bud White, le flic sanguin et ténébreux de "L.A. Confidential", avançant tant bien que mal avec son lourd passé en bandoulière. Un animal ? Facile : un pit ou un rotweiller - la bave aux lèvres, déchiqueteur de jugulaires, du genre à ne jamais lâcher prise. Un parfum ? Celui du souffre, le même qui semble émerger de la pochette ocre de son premier opus. Pour DMX, le rap n'est pas un jeu mais une lutte à mort. Il suffit d'écouter ses albums pour le comprendre.

"I want the money, give me the honeys with big asses, the most expensive champagne you got in big glasses." ('Stop being greedy', 1998)

"Home of the brave, my home is a cage and I'm a slave 'til my home is the grave" ('Ruff Ryders' Anthem', 1998)

"The dark, the light. My heart, the fight. The wrong, the right. It's gone, aight !" ('Who we be', 2001)

A la fin des années quatre-vingt dix, alors que le rap s'adoucit et se clubise de plus en plus, le Dark Man X pète les scores avec une musique brute et crue, raw & uncut. Pleine de bruit(s), de cris et de fureur. Matérialiste dans le fond, mais blessée dans son ego et ingérable. Le rêve et le cauchemar américains réunis en un seul homme. X recherche la paix en prônant la guerre ; il veut Dieu et le fric, les filles à gros culs bien bombés et la rédemption. Résultat : un dédoublement de personnalité quasi maladif. Pas la fausse schizophrénie surjouée, mais le déchirement intérieur, le vrai, que beaucoup de titres de "It's dark and Hell is hot" traduisent (mises en scènes, changements de voix, prières, discussions avec son double ou avec Dieu). La joie et l'optimisme sont bannis, et ce premier album est le plus sombre de toute la carrière de DMX, pourtant bien éloignée du Daisy Age.

Pour tout exploser et traumatiser les esprits des petits Français plantés devant les chaînes musicales, il suffira de deux clips. 'Ruff Ryders' Anthem' et 'Stop being greedy' : des grosses bécanes, des quads, des meutes de chiens, des fenêtres défoncées ; la violence transpire des images, du flow, des instrus. Le choc est rude. La découverte de l'album, en cette année de coupe du monde, laisse sur le cul. De son 'Intro', incroyable mise sous pression de l'auditeur, à 'Niggaz done started something', invitant Mase et les Lox en guise de conclusion, "It's dark and Hell is hot", appuyé par les productions impeccables des Ruff Ryders affiliates Dame Grease et PK, ne connaît pas de temps mort. Même lorsque X rappe sur un sample cramé de Phil Collins ('I can feel it'), il troue les tympans.

"How can I maintain with mad shit on my brain ?, se demandait Earl Simmons. Torturé, c'est en devenant le Dark Man X qu'il combattit avec ses démons. En rappant les nuits de pleine lune, toujours sur le fil du rasoir et "trapped inside a cage". Avec Prodigy, il est sans doute le rappeur qui aura su le mieux retranscrire la souffrance.

En 1998, le rap américain était orphelin de leaders au potentiel commercial. 2Pac et Biggie venaient de se faire plomber. DMX, après un paquet d'années passées à traîner dans les couloirs du rap new-yorkais, arrivait à point. Une grande gueule incontrôlable, des rugissements incessants, une imagerie de mec à ne pas emmerder et, en plus, une capacité à adoucir le ton, à créer des tubes, qu'ils soient hardcore ('Ruff Ryders' Anthem', 'Get At Me Dog', 'Stop being greedy') ou laidback ('How's it going down'). Le chien de Yonkers avait ce qu'il fallait pour cartonner.

Ce sera le cas. "It's dark and Hell is hot", malgré ses airs de journal d'un damné décidé à en découdre, finira au sommet des charts. Ses successeurs suivront le même chemin. Mais DMX restera toujours un artiste titubant sur la frontière ténue entre raison et folie.

Necro - Death Rap (2007)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en décembre 2007.

Comme tous les artistes un tant soit peu différents, Necro déclenche haines et passions – "il ne laisse personne indifférent", comme disent les communiqués de presse foireux. "Déclenchait" et "laissait" seraient sans doute plus appropriés.

Il y a quelques années, à l'époque où les rappeurs blancs semblaient représenter une alternative valable pour l'avenir du rap (Cage, Copywrite, Non Phixion, la clique Anticon...) avant de rater quelques marches, le nom de Necro suffisait à éveiller l'intérêt des amateurs de hip-hop. "I Need Drugs" puis "Gory Days" sortirent : deux gros disques venant tout droit des égoûts de la Grosse Pomme et surtout deux classiques qui imposèrent Ron Braunstein comme une figure incontournable pour tous ceux qui aimaient la musique cradingue, simple et efficace. Et comme un antéchrist pour les tenants d'un rap moral, conscientisé et intelligent - à message .

Le tournant (aka "l'overdose") se situe sans doute au tournant de l'année 2004. "Overdose", car Necro devînt omniprésent, produisant à la pelle (l'intégralité des disques d'Ill Bill, Goretex, Sabac Red et Mr. Hyde) et rappant toujours sur les mêmes thèmes, mais sans l'effet de surprise des premiers temps. De projet en projet ("The Pre-Fix For Death", "The Sexorcist", "The Circle Of Tyrants" avec Ill Bill, Goretex et Mr. Hyde), toujours le même refrain : du cul et de la violence teintée de sadisme. Une bonne partie de la base de fans originelle finit par se lasser et lui tourna le dos.

En septembre 2007, le voilà une nouvelle fois de retour, avec "Death Rap", son quatrième album solo. Qui ne semble pas déchaîner les foules. Ce qui est dommage, car nous tenons là le plus ambitieux album de Necro depuis... longtemps.

Mais pour pas mal de monde, ce disque est une sombre merde. Trop assourdissant, trop répétitif. Car Necro, qui fit partie d'un groupe de metal dans sa jeunesse, exploite maintenant ce filon : le mélange de rap et de rock "dur", à base de hurlements gutturaux et de gros riffs de guitare électrique. "The Pre-Fix for Death" (2004) proposait déjà, via quelques collaborations avec des artistes de la scène metal et hardcore, quelques pistes. Ceux qui l'ont écouté se souviendront longtemps du démentiel 'Push it to the limit' et de son refrain. Sur "Death Rap", il approfondit ces voies et les synthétise.

Une synthèse, ce nouvel opus l'est à plusieurs titres. Par sa longueur, premièrement : 14 titres, 37 minutes de musique. Exit les 25 titres de l'album précédent. La formule est plus ramassée, moins brouillonne, plus maîtrisée. Elle gagne en efficacité. Pas le temps de s'ennuyer : l'auditeur est pris dans un tourbillon de haine, de violence et de menaces dont il ne ressort que lorsque démarre 'Portrait of a death rapper', le dernier titre, avec son sample vocal presque doux et ses notes de basse vibrantes. Etrange conclusion, pour un périple tout aussi surprenant : le fond reste le même mais la forme lui confère une ampleur nouvelle. Necro ne fait pas plus peur qu'un nerd écrivant en "caps lock" avec des tonnes de points d'exclamation mais, ici, ses tombeaux d'injures et d'atrocités giflent autant que les guitares électriques furieuses et les refrains hurlés par ses compères des Cro-Mags ('Belligerant Gangsters'), des Twelve Tribes ('Keeping it Real') ou des Shadows Fall ('Suffocated To Death by God's shadow').

Synthèse au niveau des styles, donc : le grand écart entre rap et rock est parfaitement réussi, même si Necro n'est évidemment pas le premier à le tenter. Pas une fusion boiteuse, comme nous le disait le producteur toulousain Al'Tarba en interview, mais un disque à la fois pour rappeurs et metaleux - deux publics différents, que le producteur et MC brooklynite peut sans doute se vanter de parvenir à rassembler. Du Necro classique, on retrouve le goût pour les instrus glauques et simples ('Exploitation', 'As Deadly as can be', 'Technician of Execution', 'Forensic Pathology'), les textes bardés de références à la "sous-culture" occidentale, les enchaînements de rimes décrivant divers châtiments physiques. Du Necro nouveau, on apprécie les changements de flow, les collaborations avec des artistes metal et hardcore punk, les expérimentations et les prises de risques. Bref, une nouvelle façon d'exprimer les mêmes choses ; une évolution appréciable et un renouvellement salutaire.

Ceux qui disent que Necro tourne en rond se trompent donc. Le rappeur et beatmaker new-yorkais ne répète pas sans cesse la même formule. Le fond reste identique, oui, mais la forme varie considérablement. Et Necro ne se trompe pas en empruntant ces chemins : ses menaces et sa hargne fusionnent parfaitement avec ses nouvelles orientation musicales. "Death Rap" en est la preuve.

Necro - I Need Drugs (2000)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en décembre 2005.

"Hip-hop's too nice, it's too pretty. Take a razor and slice it !!"

Necro est vraiment un enfoiré. Après avoir découvert le rap au début des 90's par l'intermédiaire de son grand frère Ill Bill, le bonhomme a su se tailler une solide réputation de self made-man dans le monde du hip-hop et d'homme à tout faire assurant raps, productions (le maxi "Agent Orange" de Cage, et d'autres sons pour Al Tariq ou encore Missin' Linx), mix, distribution et direction de label. Ce blanc-bec originaire des Glenwood Projects de Brooklyn sait ce qu’il veut : du fric, et beaucoup ! Pour cela il crée à la fin des années 1990 le label Psycho+Logical-records ("...'cause it’s logical to be a psycho...") et monte peu à peu son business en tirant profit de tous les médias à sa disposition : le net, qui lui permet de fonder le site necrohiphop.com, véritable boutique en ligne de ses produits, ou encore les livrets des sorties estampillées P+L-records, qui deviennent des vitrines de sa structure, plus proches du catalogue exhaustif que du simple livret. Et comme si le rap ne suffisait pas à remplir son compte en banque, Necro donne aussi dans le porno ("Sexy Sluts"...) et dans le court-métrage trash ("The Devil made me do it", "187 reasonz Y a pig should die"). Musicalement parlant, il sort en 1996 un premier maxi, le fameux "Get On your knees/Underground", suivi début 1998 d'un EP comprenant les titres 'Cockroaches', 'I'm sick of you', 'Burn the Groove to death', 'Fuck you to the track' et 'S.T.D.' qui lui permirent de se créer un buzz non négligeable à la fois en tant que MC et producteur dans le milieu underground new-yorkais. Mais la première grosse sortie discographique qui fit connaître cette structure est l’album solo de Necro, le démentiel "I Need Drugs", rassemblant anciens titres, freestyles en radio et inédits.

Impossible de parler de ce premier album de Necro sans s’attarder sur sa pochette. Celle-ci annonce immédiatement la couleur. On y voit Uncle Howie, oncle de Necro, camé notoire et mascotte de la clique Non Phixion (il intervient quasi-systématiquement sur les opus des membres du crew pour des skits à chaque fois plus gonflants), tapotant la seringue pleine d’héroïne qui lui permettra de s’envoyer au 7ème ciel tandis que le titre du disque, I Need Drugs, s’étale à côté de son visage cadavérique. Peut-être la jaquette la plus crade de l’histoire du rap.

Mais Necro, disions-nous, est vraiment un enfoiré. Mélange d'Alex, personnage principal de "Orange Mécanique", pour son sadisme et son humour noir, du maquereau interprété par Harvey Keitel dans "Taxi Driver" pour ses relations aux femmes et de n’importe quel Gérard du PMU du coin pour sa beauferie, le jeune R. Braunstein se distingue par ses textes dignes d’un film gore de série Z que même Jean Rollin n’aurait pas assumé. Pour la faire courte (jetez un coup d’œil au tracklisting pour vous en convaincre), Necro "va fendre ton crâne de pédale et baiser ta femme jusqu’à ce qu’elle en crève, enculé de ta mère !". C'est son fond de commerce, sa marque de fabrique. L’homme refuse d’ailleurs d’être photographié lorsqu’il rit. Un texte de Necro se doit de parler de putes, de torture, de violence gratuite et de drogues. Si un morceau commence comme une histoire à l’eau de rose, par un homme rencontrant par une belle journée une jeune femme magnifique, c’est pour apprendre quelques rimes plus loin que cette "salope avait la syphilis" ('S.T.D.'). On écoute pourtant cet être qui semble si répugnant avec un plaisir non feint. Pourquoi ? Parce que c’est souvent marrant, ne nous voilons pas la face. Mais pas seulement.

L’affaire serait en effet vite réglée si Necro était mauvais derrière le micro. Il amuserait la galerie cinq minutes, serait ce "whitey we love to hate" pendant un moment puis tout le monde finirait par l’oublier après avoir écouté deux ou trois fois son disque. Il retomberait dans les tréfonds de l’underground new-yorkais et irait rapper ses textes à ses potes au cerveau aussi déglingué que le sien lors de leurs soirées alcoolisées et enfumées. Seulement voilà, Necro rappe comme un malade tout au long de cet album. Il se lance dans d’interminables phases sans se soucier des caisses qu’elles soient grosses ou claires, s’arrête seulement lorsqu’il n’a plus de souffle, puis repart immédiatement et retombe toujours sur ses pattes, même s'il doit pour cela accrocher quelques branches au passage. Il joue avec le beat, chantonne le temps de travestir un refrain connu ("and another blunt filled with dust !"), semble vraiment se faire plaisir. 'Underground' est d’ailleurs, à ce titre, un track complètement dingue. Necro ne se contente pas de rapper ses textes, il les interprète, changeant de ton, de rythme. A l’exception du mauvais 'Cockroaches' et du banal 'STD', qui paraît avoir été réalisé lors d’un bad trip tant il est torturé, "I Need Drugs" ne comporte que des tueries, ne souffre d'aucun temps mort. De 'The Most sadistic' en compagnie de son grand frère Ill Bill (seul invité de l’album), rappeur au sein de Non Phixion et auteur d’un couplet d’anthologie sur l’énorme 'You're dead', au terrible 'Fuck you to the track' en passant par 'I need drugs' où Necro parodie le mou-du-gland 'I need love' de LL Cool J, transformant celui-ci en un récit glaçant de toxicomane, ou encore le très chaud 'Get on your knees', on ne compte plus les réussites. Résultat : "I Need Drugs" est un album vers lequel on reviendra, qui ne prendra pas la poussière sur une étagère. Il serait vraiment trop simpliste de réduire Necro à un connard homophobe, misogyne et détraqué (ce qu’il est indéniablement) comme le font certains, et ceux qui l’apprécient à des ados boutonneux en manque de gros mots et de gore. Il est également un rappeur d’exception lorsqu’il s’en donne la peine.

Réputé en tant que beatmaker autant, sinon plus, qu’en tant que rappeur, Necro n’a pas son pareil pour créer des atmosphères à la fois oppressantes, sombres et épiques. "I Need Drugs" est l'illustration parfaite de la palette musicale de Necro, plus large que l'on pourrait penser au premier abord. Il sample aussi bien quelques notes de pianos lugubres ('The Most Sadistic', 'Rugged Shit'), des riffs de guitare électrique ('Your fuckin' head split'), des violons angoissants, ou encore des trompettes victorieuses ('Fuck you to the Track'). Des lignes de basse lourdes et étouffantes soutiennent cet édifice instrumental tantôt franchement glauque, aux relents de caveau humide et de vieux donjon, tantôt faussement enjoué pour mieux souligner et mettre en avant le sadisme des lyrics de Necro. Mais celui-ci est aussi adepte d'échantillons vocaux, comme il le démontre sur 'Get on your knees', 'Burn the groove to death' ou encore 'Underground', sur lequel il sample impitoyablement les Bee Gees. Il reproduira cette formule musicale sur tous les albums qu’il produira par la suite, à commencer par son second solo, de bonne facture bien qu'un cran en deçà de ce "I Need Drugs", "Gory Days" qui paraîtra en 2001, avant de s'orienter vers des sons plus rock comme le laissent penser ses instrus récents. Necro, et c'est une part non négligeable du personnage tant il semble prolifique depuis quelques années (il se charge en effet de l'intégralité des instrus de la quasi-totalité des sorties Psycho+Logical-Records), s'avère donc également être un excellent producteur, tissant des ambiances convenant parfaitement à son style de rap et à celui de ses proches.

Plus qu’une réussite, Necro réalise avec ce "I Need Drugs" un véritable coup de maître. On pourra lui reprocher d’être plus proche de la compilation de maxis sortis précédemment que d’un véritable album, mais cela s’entend finalement assez peu et l’ensemble ne souffre aucunement d’hétérogénéité ou d’incohérence. Necro imposait son style au coupe-coupe dans la jungle des sorties new-yorkaises et marquait les esprits avec cet opus noir, trash et sanglant. Il se cantonna malheureusement à ce style, oubliant de se renouveler et d’évoluer, ce qui l’amena rapidement à tourner en rond, lassant le public qui avait pu soutenir cette première sortie. Car ce qui est plaisant et surprenant sur un album peut s’avérer lourdingue, voire très chiant, sur une carrière. Le rythme de production quasi industriel de Necro dans les premières années du XXIème siècle et des lyrics ainsi qu’un flow virant à l’auto-caricature eurent raison de l’engouement suscité par "I Need Drugs", qui reste de loin la meilleure sortie du label Psycho+Logical-Records.

Le Rat Luciano - Mode de vie... Béton Style (2000)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en novembre 2007.

"J'écris la naissance et la mort de chaque sentiment. Recueille mes dernières confidences avant mon enterrement."

Mars 1999. Le Côté Obscur vole en éclats. La rupture entre IAM et la Fonky Family est consommée avec la sortie du "Hors-Série volume 1" : le morceau d'ouverture, 'Sans Titre', exprime le ressentiment de la deuxième génération marseillaise vis-à-vis de ses aînés. Problèmes d'argent. Mais aussi d'ego, malmené par l'appellation "petits-frères-d'IAM" collant aux micros de Sat, du Rat Luciano, de Don Choa et de Menzo.

Octobre 2000. Sort le premier album solo d'un membre de la FF : "Mode de vie... Béton style", du Rat Luciano.

Au cours de l'an et demi qui sépare ces deux dates, le groupe marseillais a encore connu le succès - 'Si je les avais écoutés', extrait de leur EP, tournait à longueur de journée sur Skyrock.

'Bad Boys de Marseille'. "Si Dieu Veut... Inch'Allah". "Hors-série volume 1". Une génération d'auditeurs de rap a été bercée et transportée par ces disques, a levé en l'air son frêle majeur en murmurant "Nique Tout !" tard le soir, a écrit "Nique la musique de France" sur ses classeurs en haïssant du fond du coeur des chanteurs qu'elle n'avait jamais vraiment écoutés. Heureusement que les téléphones portables et Dailymotion n'existaient pas à l'époque – autant de preuves et de souvenirs embarrassants en moins. [Aparté sociologique : les jeunes d'aujourd'hui ne sont pas plus débiles que nous à l'époque, ils ont juste plus de moyens techniques de s'afficher.]

"Les gens ont changé"

Dilemme pour Le Rat, comme pour tous les rappeurs ayant "réussi" : le succès amène l'argent, mais aussi médisance et jalousie. D'une certaine façon, il se retrouve dans la même situation qu'Akhenaton quelques années plus tôt, sous le feu du même genre de reproches. Critiques, ragots, rumeurs... Malgré leurs différends, les deux hommes se ressemblent : tous deux mettent au premier rang l'amitié et la famille, et tous deux auront laissé entendre à leur manière dans leurs textes à quel point les propos tenus sur eux les touchaient.

"Ils ont beau parler de moi mais ils ne savent rien. A quel monde j'appartiens ? Peut-être le même qu'eux."

Leurs réactions sont pourtant bien différentes. Akhenaton aura répondu avec 'Reste Underground', une claque sur la bouche des "petits juges de l'underground". Le Rat, de son côté, se réclame toujours de ce même underground, rejette la "vie d'artiste". Mieux, il cherche à comprendre les attaques en se (re)mettant à la place de ses détracteurs : "J'aime parler de la rue et ça déplaît à certains petits jeunes. Pourtant je pourrai placer ma vie entre leurs mains. Quoi qu'il arrive, je les comprendrai s'ils m'attaquent avec des allusions – peut-être que j'étais pareil quand je voyais rien à l'horizon."

Entendu de cette façon, "Mode de vie..." est un album touchant, comme peu le sont. Parler de sincérité et d'authenticité à propos d'un rappeur paraît galvaudé, et beaucoup l'ont fait pour décrire Le Rat Luciano. Difficile pourtant de ressentir autre chose en écoutant ses titres. Et quasiment impossible de trouver un autre terme pour définir cette sensation. Simplicité, toujours : jamais d'egotrip, l'impression constante d'écouter quelqu'un se livrant entièrement, décrivant sa vie sans chercher à en faire des punchlines. "Mode de vie... Béton style" se situe là, quelque part entre le reportage dans les rues de la "zone" et le journal intime d'un jeune adulte un peu paumé dans cette sous-France. Remis en cause par les critiques, le rappeur marseillais clame son appartenance au monde des laissés pour compte.

Car Le Rat est avant tout un rappeur du prolétariat, sans que cela sous-entende qu'il possède une conscience marxiste réfléchie. Mais il représente ce milieu, le défend, le met en avant dans ses textes et appelle à son unité. Snobs et bourgeois sont haïs et ridiculisés ; le monde des pauvres, des ouvriers et des "marginaux" a droit à de multiples éloges - "vivre comme eux, c'est la classe, la vraie.". La rue, omniprésente, est sa source d'inspiration première et sa résidence principale. Même dans certains instrus, son univers transparaît. Sur 'Mode de vie complexe' par exemple : le sample planant de Millie Jackson rappelle cette atmosphère si particulière des nuits estivales dans les villes du sud.

Déjà sur "Si Dieu veut...", Le Rat se démarquait par son écriture et son style. Les autres n'étaient pas mauvais, mais lui était à part. Technique sans en faire étalage. Nonchalant. Explosif sans brailler. Toujours les nerfs à vif, les mains sales, et plein d'humanité. Du genre à pointer l'hexagone du doigt, du shit sous un ongle. C'est toujours le cas sur "Mode de vie... Béton style". De ses interludes haletants ('De un', 'De deux' et 'De trois') à son implosion sur 'Niquer le bénef', il montre qu'il est passé au niveau supérieur et laisse ses invités loin derrière – à l'exception de Don Choa, énorme sur 'Le jeu'.

"Mode de vie... Béton style" est le disque le plus abouti sorti par un membre de la Fonky Family en solo, et même le seul vrai bon disque. Si beaucoup ont été désarçonnés par les productions très "années 1980" de Pone, cet album mérite que l'on se repenche dessus : il serait malheureux de passer à côté des écrits de Christophe Carmona, alias Le Rat Luciano.

"J'espère que tu reçois, que tu ressens ou que tu vois ce qu'il y a de caché entre les lignes." 'Derrière les apparences'.

Apathy - Eastern Philosophy (2006)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en juin 2007.

"I'm from the home of a million legends."
Rakim - 'Streets Of New-York'

Du speech chiant à l'avalanche de scratches en passant par les samples de films, il existe une multitude de manières d'introduire un album de rap. Apathy, lui, a opté pour le clin d'œil d'initié, ouvrant "Eastern Philosophy" de la même manière que le B.D.P. de KRS One démarrait "By All Means Necessary" dix-huit ans plus tôt – par la question ayant, entre autres subtilités, façonné la légende de l'humilité du "teacher" : "So you're a philosopher ? Yes...", le MC du Connecticut nous épargnant cette fois le fameux "I think very deeply !". Plus qu'un détail, c'est un symbole.

Premier solo d'un MC même pas trentenaire, "Eastern Philosophy" a pourtant des airs de coup d'œil jeté par-dessus l'épaule avec un brin de nostalgie. Il prend même par moments l'allure d'un constat d'échec, malgré le dynamisme dégagé par les beats. "I feel like a preacher man and someone burnt down my church", glisse Apathy au détour d'un couplet.

Les incendiaires ? Internet, entre autres, les backpackers, et tous ces débutants qui se mirent à rapper à tort et à travers à partir des années 2000, jurant être des "microphone masters" alors qu'ils n'étaient que des nazes.

Son église ? Le hip-hop de la côte est des années quatre-vingt dix et la mentalité d'alors, évoqués par le grand nombre de scratches et de références qui jalonnent le disque, ou plus directement dans 'Me & my friends', par un couplet de grande classe : "I remember in the 90's it was all about 40's and blunts, Nas' cassettes, Das EFX and Reebok Pumps / punk motherfuckers that were claimin' they got Tecs and rockin' ski masks like Q-Tip in 'Hot Sex' / Before, them underground rappers were complex, when Mobb Deep and Jay still lived in the projects...". C'est en partie à cette fondation rap et au style de vie de la East Coast qu'entreprend de rendre hommage Apathy, tout en racontant sa propre histoire.

Un scratch peut n'être qu'une simple citation illustrant le thème d'un morceau. Mais il établit le plus souvent une forme d'intertextualité entre les différentes œuvres de rap, les groupes et les époques – démontrant si besoin était que le hip-hop constitue bien une culture, avec ses codes, ses traditions et ses références. C'est le cas ici, lorsque la "eastern philosophy" revendiquée, quasi fil rouge de l'album, est étayée par les voix de Guru, Lauryn Hill, Notorious B.I.G., Jay-Z, Buckshot, Jeru ou Nas. C'est encore plus flagrant quand un morceau entier est développé autour d'un sample d'Onyx ('All About Crime', sur une bonne production d'un autre Demigod, Celph Titled). Enfin et surtout, débuter un disque intitulé "Eastern Philosophy" sur un clin d'œil à KRS One et le clore en invitant celle qui illumina les jours pluvieux de Raekwon et Ghostface une décennie plus tôt ne peut être totalement fortuit. Ainsi, sans distribuer bons et mauvais points ni se lancer dans de grandes tirades vengeresses, Apathy fait indirectement revivre avec une certaine subtilité, en 2006, une époque désormais révolue.

Alors, comme Maste Ace et les Cunninlynguists contemplant le cycle des saisons du hip-hop, Apathy observe son église en flammes, capuche rabattue sur la tête, Timb's aux pieds et mains enfoncées dans les poches de son baggy. Puis, des souvenirs plein le crâne et malgré la lassitude et les déceptions ("that shit hurts..."), il revient aux affaires pour construire un nouvel édifice, sur le même modèle. Qu'il se rassure, les fondements sont solides : la "langue d'alien" qui se fit remarquer aux côtés de Jedi Mind Tricks il y a une dizaine d'années n'a rien perdu de sa verve ni de son talent – que les morceaux soient thématiques ou egotrip -, et pose sur des productions bien plus inventives et diversifiées que la moyenne du genre.

Shabazz The Disciple - The Book Of Shabazz (Hidden Scrollz) (2003)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en novembre 2007.

"La vie met des crampes."
Oxmo Puccino – 'Mine de cristal'

Sur sa page myspace, Shabazz The Disciple affirme n'être similaire à aucun autre artiste. Mieux, il estime avoir influencé pas mal de monde, Big Pun en tête. Cela peut sembler pour le moins prétentieux. Pourtant en réécoutant 'Crime Saga' (1995), l’un des premiers maxis de Shabazz, les similitudes frappent : débit, thème, façon de raconter et de mener son récit, style… La ressemblance est flagrante.

Repéré par RZA dès 1991, celui qui se faisait alors appeler Scientific Shabazz, par ailleurs cousin de Freestyle (ex-Arsonists), faillit faire partie du Wu-Tang Clan. En France, ce MC originaire de Brooklyn est quasiment inconnu. Quelques auditeurs de rap marseillais se souviennent peut-être de ses apparitions sur deux titres du projet "Sad Hill Impact" de Kheops, en 2000. Les fans de rap américain, eux, ont encore en tête son premier couplet lâché sur le 'Diary of a Madman' des Gravediggaz, ou son implication temporaire dans le groupe Sunz Of Man. En dehors de cela, il reste perdu dans la masse grouillante de Wu-Affiliates ayant proliféré à partir de 1993 sans jamais vraiment parvenir à se faire une place au soleil.

Officiellement, il a à son actif deux disques : (2003) et "The Book Of Shabazz (Hidden Scrollz)""The Passion of the Hood Christ" (2005), un album plutôt moyen, malgré quelques textes touchants consacrés à la mort de proches ('Preme', 'Marion').

"The Book of Shabazz", sorti en 2003, est donc à ce jour le meilleur disque de Shabazz The Disciple. Malheureusement pour lui, il ne s'agit que d'une compilation/rétrospective mélangeant anciens titres et inédits. Pas suffisant pour défoncer les portes du Panthéon hip-hop ; seulement une trace rappelant qu'un énième rappeur archi-talentueux passa par là et tailla son lot de gemmes dans son coin.

Car "The Book Of Shabazz" est une succession de morceaux incroyablement bons. Seule l'absence du classique 'Death be the Penalty' est regrettable. Mais du tubesque 'Red Hook Day' au lugubre 'Street Parables', du rapide 'Cremate 'Em' au sautillant 'BKBS', le Disciple s'impose par sa versatilité.

Et c'est bien dans toute sa diversité que ce disque permet de découvrir Shabazz. Guerrier impitoyable et mystique. Simple être humain confronté aux aléas de la vie dans les rues de Brooklyn. Fan de hip-hop respectueux des aînés ("I love Wu-Tang forever, 'cause the RZA discovered me") et démuni face à l'industrie du disque. Elève en perpétuelle quête de sagesse, toujours : ce n'est pas pour rien qu'il abandonna l'arrogance du Scientific pour l'humilité du Disciple. Loin de s'être cantonné au registre horrorcore de 'Diary of a Madman', il a su composer entre introspection et montées nerveuses, réalité et imaginaire. Deux constantes, néanmoins : une écriture de grande qualité, dense ou limpide selon les thèmes ; et cette voix légèrement éraillée, dégageant une rage naturelle, comme contenue sous pression.

Sombres et discrètes le plus souvent (à l'exception notable des voix joyeuses qui servent de refrain à 'Red Hook Day' et du sample de cuivre sur 'BKBS'), les instrus développent juste ce qu'il faut pour installer une atmosphère noire, sans jamais prendre le pas sur le rap de Shabazz. Juste le nécessaire, donc, dans les beats de Lord Jamar, Q-Unique ou Baby J. Pas d'effets de manches : pianos, cordes, quelques voix par moments, une basse, une rythmique. Ce minimalisme suffit.

Essentiel pour tout amateur de rap east coast du milieu des années 90, "The Book Of Shabazz" est d'une intensité rare. Seuls quelques skits drôles à la première écoute puis très chiants par la suite (comme souvent) font office de temps morts sur ce disque qui, autrement, ne souffre d'aucune baisse de régime. Si la vie met effectivement des crampes, Shabazz peut néanmoins se vanter d'avoir écrit quelques belles pages du rap new-yorkais, conservées ici.

Hell Razah - Renaissance Child (2007)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en octobre 2007.

"It's a poor legacy, but it's all I have…"

Au cours de la dernière décennie du vingtième siècle, un groupe de neuf guerriers émergea des bas-fonds new-yorkais et transforma Staten Island en un gigantesque champ de bataille le temps d'un chambara musical sanglant. Les cous morflèrent, les larmes coulèrent. Dans son sillage, un second collectif - les Sunz Of Man - fit de Brooklyn une terre mystique, sombre et froide, traversée de nuit par les rescapés de la Tribu de Juda et seulement éclairée par l'éclat des lames de ces soldats de l'ombre. Il résulta de ces coups de force deux grands disques de rap : "Enter The Wu-Tang : 36 chambers" et "The Last Shall Be First", suivis d'une nébuleuse de solos plus ou moins mémorables. Ceux des membres du Wu-Tang ne sont plus à citer. Quant à ceux des Sunz Of Man, il en restera au moins l'œuvre imposante de Killah Priest, "Heavy Mental", sommet de hip-hop ésotérique et dense, à la fois planant et incisif.

Hell Razah fut l'un des piliers de l'aventure Sunz Of Man avec Prodigal Sunn, Killah Priest et 60 Second Assassin. Lui et le prêtre tueur évoluaient dans des registres proches, partageant un goût pour des métaphores bibliques qui rendaient leurs textes mystérieux, difficilement pénétrables et donc facilement envoûtants. Rien d'étonnant, par conséquent, à ce qu'ils se côtoient encore au sein de deux autres groupes : les Maccabeez (Hell Razah, Killah Priest, Timbo King) et la Black Market Militia (Razah, Priest, Timbo King, Tragedy Khadafi, William Cooper).

Aujourd'hui, le MC de Red Hook (Brooklyn) revient avec un second album solo, "Renaissance Child", successeur de "When All Hell Breaks Loose" (2001).

Toujours aussi grave, la voix exempte de joie, le débit peu enclin aux accélérations, il s'y montre fidèle à lui-même. Rarement flamboyant, certes. Parfois un peu trop monotone et manquant de panache, aussi. Mais chez Hell Razah l'essentiel n'est pas là. Il s'agit plus d'une question de présence, d'attitude et d'atmosphère. Déclamant ses anathèmes à l'encontre de l'industrie du disque (comme au temps d''Illusions'), empilant les références religieuses et les délires opaques de "Maccabees", "black jews" et "israelites" - notamment dans la seconde partie de l'album -, ou rappelant que son peuple fut bâtisseur de pyramides avant d'être rat des ghettos ('Runaway Sambo', 'Millineuim Warfare'), il se trouve là où on l'attendait, d'autant plus ferme et déterminé qu'il considère ce disque comme une renaissance.

Les pianos, les violons tremblotants, les samples de soul mélancoliques font le plus souvent place à de grosses boucles de cuivres, voix pitchées et rythmiques péchues. L'ensemble y gagne en dynamisme. Forcément, le charme opère moins que lorsque les instrus plantaient des ambiances nocturnes en trois notes, mais la qualité du travail de Bronze Nazareth et des autres producteurs éclipse petit à petit ce détail. Au cœur de cette tornade sonore montant en puissance à partir de 'Chain Gang', Hell Razah reste le plus souvent de marbre, stoïque et droit comme un i, même lorsque la musique s'emballe méchamment pour prendre un tour épique ('Musical Murdah', magnifique, 'Lost Ark'). Sans forcer, il sait jouer de ses intonations pour transmettre un sentiment d'urgence ou donner à certains titres un rythme haletant.

Ce "Renaissance Child", efficace de bout en bout, rappelle donc que les vieux soldats ne sont pas seulement bons à ressasser leurs faits d'armes passés et à parler de leurs heures de gloire autour d'une table. Il réserve même de très bonnes surprises : les prestations des invités et de R.A. The Rugged Man en premier lieu ; un 'Yours Truly' plus léger et pas désagréable ; quelques changements de thématiques bien sentis, comme le storytelling de 'Los Pepes'. En 2007, l'Enfer remonte à la surface.

Westside Connection - Bow Down (1996)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en avril 2006.

Super-groupe californien fondé en 1996, trois ans après la sortie de "Lethal Injection", la Westside Connection est composée de trois membres : Ice Cube, Mack 10 et WC (à prononcer Dub-Cee pour éviter le ridicule). L’année même de sa formation, le groupe sort un premier album, "Bow Down".

"It’s gangsta rap in its highest form. A style invented on the West Coast. You’re welcome." Pour l’auditeur qui n’aurait pas saisi le message exprimé par les trois visages peu avenants sur la pochette, le groupe prend la peine de repréciser les choses dans le livret. L’aspect revendicatif et politique des premiers albums d’Ice Cube est complètement laissé de côté. Les trois rappeurs se présentent comme des gangsters. Des durs, des vrais. Ceux qui font tourner le monde. Ceux qui ne dansent pas. Ceux qui ne pleurent pas, aurait rajouté Just Ice.

Leur but ? En pleine guerre East Coast / West Coast, il est simple : que l’ouest californien domine le monde (on réécoute ainsi le sourire aux lèvres 'World Domination', le speech introductif de l’album). Les doigts croisés en "W", les cojones sur la table, les trois compères toisent le reste de la scène hip-hop ("Fuck every rapper from the east and the west coast ; new school, old school, I hate you motherfuckers", rappe WC dans 'Cross 'em out and put a 'K' ). Les choses sont claires. La Westside Connection est là pour s’imposer, par la force, et donc par le beef.

Ce sont tout d’abord les critiques new-yorkais, accusés de ne pas respecter la scène West Coast, qui en prennent pour leur grade, et par la même occasion l’ensemble du milieu hip-hop de la Grosse Pomme : "Fuck all the critics in the NYC, tryin’ to get a east hip-hop monopoly. But I’ve been writing gangsta shit since ’83, when y’all was still scared to use profanity" (Ice Cube, 'All The Critics in New York').
Ice Cube et Mack 10 n’oublient pas de faire le ménage dans les rangs du rap angelinois lui-même en clashant à deux reprises Cypress Hill (deux couplets à la fin de 'Cross 'em out and Put a 'K', WC choisissant, lui, de s’attaquer à Q-Tip, et le brûlant 'King of the Hill'). Morceaux choisis : "I got a voice you should fear. I’ll drink a beer, bust a rap and end your fuckin’ career", "Sen Dog you can’t rap from the guts, and B.Real’s sounding like he got baby nuts". Certes ça ne vole pas haut. Mais c'est drôle, et ça défoule.

La production de l’album frôle la perfection. Les lignes de basse, graves et pesantes, constituent la colonne vertébrale de chaque titre. Bud’da, qui signe la moitié des beats du disque, les complète avec des sirènes et autres sons extraits de son synthé ('Bow Down', 'Do You Like Criminals ?', 'Cross 'em out and Put a 'K', '3 Time Felons'), ou des samples (dont le 'Hurt' des Nine Inch Nails, utilisé sur le meilleur titre de "Bow Down", 'The Gangsta, the Killa and the Dope Dealer'). Des batteries sèches viennent rythmer et charpenter le tout. Ice Cube, Binky et QDIII produisent les cinq morceaux restants, eux aussi très bons. Musicalement massif et carré, "Bow Down" convainc donc également sur ce plan.

On retrouve peu d’invités sur cet album. La grosse voix et le flow évolutif de WC, le rap hargneux d’Ice Cube et celui plus basique de Mack 10, parfaitement complémentaires, se suffisent la plupart du temps à eux-mêmes. Seul 'Do You Like Criminals ?' voit la Westside Connection se faire accompagner de K-Dee, également présent sur le terrible posse-cut 'Hoo-Bangin' avec les Comrads et All Frum Tha I.

"Bow Down" s'avère être, au final, un disque tout simplement exceptionnel bien qu’un peu court. Musicalement solide, excellemment rappé, il n’a, en dix ans, pas pris une ride. L’écouter en 2006 est encore un réel plaisir. Le seul risque est que vos voisins appellent la police, exaspérés de vous entendre crier "Westsiiiiiiiide" à tue-tête.

Wax Tailor - Tales of the forgotten melodies (2005)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en avril 2007.

"What would you give for an escape?"

Il existe deux façons bien distinctes d'apprécier l'album "Tales Of The Forgotten Melodies" du producteur français Wax Tailor, successeur du EP "Lost The Way" (2004).

Ecouté sur une chaîne Hi-Fi, en simple fond sonore, il se révèle être un bon disque d'ambiance, down-tempo et posé ; juste ce qu'il faut pour créer une atmosphère calme sans être pour autant envahissante. Seuls les morceaux rappés ('Where My Heart's at' et 'Walk The Line', par le groupe américain The Others) ou l'hommage au hip-hop 'Damn That Music Made My Day', compilant en moins d'une minute des phases des Jungle Brothers, EPMD, Kool G Rap, Rakim, LL Cool J, Q-Tip ou encore Jeru The Damaja attireront véritablement l'attention. Le reste de l'album, harmonieux et plaisant, s'écoulera sans accrocs. Mais s'en tenir à cette écoute superficielle priverait l'auditeur des multiples richesses et subtilités contenues dans ces "contes des mélodies oubliées".
Ecouté au casque, le regard fixé au plafond et le dos collé au plumard, "Tales Of The Forgotten Melodies" prend une toute autre dimension. Passé l'examen de son intrigante pochette – un entrepôt désaffecté, une lumière quasi-surnaturelle filtrant à travers un toit perforé, et un homme, Wax Tailor, planté au milieu, comme hébété -, c'est dans un univers musical grave et mélancolique que l'on pénètre.

Adepte de vieilles bobines poussiéreuses, Wax Tailor pioche dans celles-ci musiques et petites phrases pour composer ses titres. Morceau phare de l'album, 'Que Sera' naît ainsi de l'alliance d'un plan de guitare signé Galt McDermot - dont le travail a récemment servi de base au producteur américain Oh No pour l'album "Exodus into unheard rhythms" - avec un échantillon de "L'Homme qui en savait trop" (le fameux "Que sera, whatever will be" chantonné par l'actrice Doris Day dans sa chambre d'hôtel) et de dialogues extraits d'autres films, comme la voix off de la scène initiale du "To Be Or Not To Be" d'Ernst Lubitsch.
Ces dialogues constituent ainsi le fil conducteur de "Tales Of The Forgotten Melodies". Introduits par un scratch discret, placés tels quels au sein d'un interlude ou au début d'un morceau, résonnant en écho ou instaurant une fausse discussion entre des personnages de films différents, ils créent les histoires que les musiques de Wax Tailor prolongent et illustrent.

Il ne reste alors plus qu'à se laisser transporter au gré d'une voix féminine soutenue par une ligne de basse et interrompue par une envolée de cuivres et quelques notes de xylophone ('A woman's voice'), d'un sample hypnotique ('Am I Free') ou du chant "bristolien" de Charlotte Savary ('Our Dance'). Décrire chaque titre en détail ne rendrait service ni à cette œuvre, ni au lecteur. Mieux vaut découvrir par soi-même les multiples variations de ces instrus et se familiariser peu à peu avec le talent et l'habileté de ce tailleur de cire lorsqu'il s'agit d'agencer des samples. Attirons seulement l'attention sur le magnifique 'How I Feel' – que n'aurait sans doute pas renié le Moby de "Play" -, sur ses cuivres, ses cordes, sa basse ronflante ; et par-dessus tout sur la voix flottante et triste de Nina Simone...

Le rideau se referme finalement sur le violoncelle de Marina Quaisse ('Behind the disguise (closing)'). Wax Tailor, ancien MC et beatmaker du groupe La Formule vient de réaliser un coup de maître : un très bel album, plein d'émotion. Capable de transformer de bons échantillons en un beau morceau, il captive en redonnant vie à ces mélodies mystérieuses, certes oubliées mais toujours magnifiques.

Nautilus Recordz - Touché Coulé 2 (2007)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en mars 2007.

Label sous-marin d'Orléans, Nautilus Recordz présente une nouvelle fois (après "Touché Coulé 1" et "Nautilus Torpille") l'ensemble de ses artistes via la compilation "Touché Coulé 2". L'équipage comprend un pool de producteurs – Astronote, Looping, KennetiK, B&K, Split – et une volée de rappeurs : le groupe Antipode (Nemo, Postillon, Robin Weed), Bionic & Split, Kolick, Ruff, Le Grincheux. Quelques invités de marque viennent apporter leur concours à la bonne marche du vaisseau : Fisto, Enz, D'Oz, Moudjad, Dabaaz, Drixxxé, Grems, Ben (Puzzle), Konskouz, Keno et Falgas.

"Et maintenant, si vous voulez visiter le Nautilus, je suis à vos ordres..."

Dans la salle des machines, les beatmakers s'activent pour que le Nautilus avance à bonne allure. Attendu au tournant suite à ses dernières productions de grande qualité (le 'Dis-moi' de Mike, Daz-Ini et Fisto, deux titres sur le projet "Juste Nous" dont l'excellent '1000 Efforts' de Casey et Bunzen, ou encore deux autres titres, non moins bons, sur l'album "Alternate Invention" de Seven Star), Astronote réalise une fois de plus du très bon travail, en particulier au niveau des boucles, fines et soigneusement sélectionnées, et des basses, ne se contentant pas d'accentuer la profondeur des grosses caisses mais créant une mélodie secondaire ('Prélude', 'Pass Da Bridge' notamment).
Dans des styles variés, les autres producteurs s'illustrent également : les B&K (Battle & Keno) livrent deux belles prods entre jazz ('Tu sais où nous trouver') et soul ('Lonely'), Looping une séduisante balade nocturne ('Vol de nuit') et le duo KennetiK des instrus plus rentre-dedans, entre électro/funk (le toujours aussi efficace 'Lèche mes pompes') et rock ('Toujours Frais').

Sans être fins lyricistes ou punchliners explosifs, les rappeurs de la clique Nautilus Recordz se distinguent par la diversité de leurs flows et par leurs délires. Difficile en effet de résister à leurs trips de blousons noirs losers et notamment à l'enchaînement 'Ice Club(bing)' / 'Qu'as-tu fait hier soir ?' ou encore à la rock & roll attitude de bistrot de 'Toujours Frais'. Cette dose d'humour bienvenue, qu'on retrouve également dans les transitions, ajoutée à quelques morceaux moins surprenants mais tout aussi efficaces ('Vol de nuit', 'Tu sais où nous trouver'...) et à des concepts plus originaux (les déjà connus 'Lèche mes pompes', 'Zombie' et 'Ambiguïté') fait de ce "Touché Coulé 2" une belle réussite.
Parmi les invités, on retiendra surtout les prestations de Moudjad ("Ces mecs n'ont pas de tête et des sexes trop fins donc ils peuvent s'enculer entre eux, ça leur fait trop rien. Et ça se branle quand je rappe, c'est pour ça que je les checke avec l'autre main...", 'Butter Flight'), ainsi que les bons couplets de Fisto ('Pass Da Bridge') et de D'Oz ('Vol de nuit').

Avec "Touché Coulé 2" le jeune label Nautilus Recordz réussit son pari : présenter et mettre en valeur ses membres à travers un projet varié et frais. C'est avec intérêt que l'on suivra son évolution au cours des années à venir, et notamment celle de ses divers producteurs, certains d'entre eux montrant un gros potentiel.

Mr. Live - The Bang Theory (2007)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en juin 2007.

Quelques dates résument Mr Live. En 1988, il commence à rapper dans les rues de Fort Greene, à Brooklyn, sous le nom de Jae Live. En 1995, le jeune MC quitte son premier groupe, E & Jae, et intègre un nouveau collectif, The Vibe Khameleonz. En 1996, de retour d'une tournée européenne, il réalise qu'un autre MC évolue sous le pseudonyme de J-Live. Il cherche à le clasher, en vain, et finit par opter pour le nom de Mr Live – à ne pas confondre non plus, donc, avec le bostonien Mr Lif. Alors qu'il se croit fini, il croise la route de Bobbito Garcia et enregistre le maxi 'Supa Dupa' qui, sorti chez Fondle 'Em, rencontre un franc succès. Après quelques apparitions (albums de Mr Len ou des Nextmen...) et six maxis en dix ans, il sort son premier solo, "The Bang Theory", en février 2007.

"Ne comptez pas sur moi pour y trouver des beats tordus et des rimes sur les extra-terrestres. Je n'ai pas cette vision de l'underground !". C'est ce qui s'appelle être clair. Malgré une superbe pochette dont la portée onirique est évidente, Mr Live est un rappeur très terre-à-terre, les pieds sur le bitume et la tête sur les épaules.

Pas de rimes sur les extra-terrestres, donc, mais des considérations musicales, sexuelles, personnelles, politiques ou sociales pleines d'ironie, plus ou moins intéressantes selon les morceaux ; et selon le "degré de naïveté devant les Etats-Unis" de l'auditeur. Pas de beats tordus, non plus, mais des instrus diversifiés allant du quelconque au bon, du boom-bap le plus basique ('Brooklyn 2.0', 'Hip Hop') à une espèce de mélange de reggaeton et de dancehall assez désarçonnant ('Bend & Flex', 'Make it rowdy'). Un seul point commun : l'impression d'un ensemble manquant globalement d'ampleur et de relief, malgré l'originalité évidente de certaines productions d'Earl Blaize (beatmaker pour Antipop Consortium) et la volonté de ne pas faire des choses déjà entendues cent fois.

Les bonnes prestations de Live parviennent toutefois à faire oublier cette relative déception musicale. A moins qu'elles ne rendent plus amer. Car Mr Live a en effet une manière de poser bien particulière, entre rap traditionnel et toasting. Les inflexions jamaïcaines de son phrasé vont même jusqu'à donner au MC de faux airs de sing-jay sur un bref passage de 'At the crossroads', permettant au morceau de décoller momentanément – avant d'être replaqué au sol par un refrain raté. Mais comme toute médaille, celle-ci a son revers, notamment sur les titres festifs : le slackness soft 'Bend & Flex' manque de rugosité pour faire mouche, et 'Make it rowdy' fait pschiiiiit pour les mêmes raisons. C'est donc au final sur les morceaux les plus classiques que Live montre le meilleur de lui-même.

"At the crossroads", aux croisements. C'est bien cette position que revendique Mr Live sur "The Bang Theory" : entre underground et mainstream ; expérimentation et accessibilité. L'intention est louable, mais le caractère inégal de ce disque peine à déclencher autre chose que de légers hochements de tête approbateurs ou des froncements de sourcils étonnés. Bon rappeur, à la fois original et ironique, Mr Live ne convainc pourtant pas pleinement et livre un album plutôt moyen, sympathique mais loin d'être renversant.

Kohndo - Deux pieds sur Terre / Stick To Ground (2006)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en février 2007.

"Relax your mind, let your conscience be free."
EPMD - 'You Gots To Chill' ("Strictly Business", 1988)

Trois années se sont écoulées depuis la sortie du premier album de Kohndo, "Tout est écrit". Depuis, à l'exception d'une compilation-bilan ("Blind Test") et de quelques apparitions ('Qu'est-ce qu'on fout là ?' sur le "Street CRADibility" de Rachid Wallas...), l'homme s'est fait discret sur disque, privilégiant la scène. C'est seulement courant 2006 qu'un nouveau maxi estampillé Kohndo a atteint les bacs. Il avait de quoi surprendre.

En effet, alors que Kohndo avait développé sur "Tout est écrit" une vibe soul/jazz posée, voilà que sur ces deux titres, 'Dis-moi ce qu'elles veulent' et 'Deux Pieds Sur Terre / Stick To Ground', respectivement produits par 20Syl et par lui-même, il se montrait nettement plus offensif. Accompagné de Slum Village et du bostonien Insight, l'ex-MC de La Cliqua montrait également son intention de partir à l'assaut du marché international.

Ces deux bons titres se retrouvent sur son second LP, "Deux Pieds Sur Terre / Stick To Ground", mais ils constituent des exceptions.

Alors que trois producteurs (Jee2Tuluz, Stix, Ivon) se partageaient la conception de l'album précédent - à l'exception de 'La Chute', produit par Kohndo -, KOH a ici fait appel à une dizaine de beatmakers et livre lui-même quatre sons. Malgré cette plus grande diversité, la tonalité de "Deux Pieds Sur Terre" est dans la lignée de celle de "Tout est écrit" ; une nouvelle balade dans un univers empreint de jazz et de soul. Néanmoins ce second LP se fait, notamment par les rythmiques, globalement plus percutant que son prédécesseur : la mélancolie y est moins présente, au profit d'un plus grand dynamisme.

Bien qu'il s'accorde comme d'habitude quelques titres plus énergiques ('L'Antidote', 'Microphoné sans holster', 'RER'), c'est cette impression d'harmonie cotonneuse et de calme qui marque tout de même l'esprit. Celle-ci est autant le fait des instrus que du style du MC lui-même. Maîtrisant toujours l'art de la technique microphonique, Kohndo ne cherche pas à placer une punchline inoubliable à chaque strophe ou à délivrer un couplet coup de poing par morceau. Son rap s'inscrit plus dans une vision à long terme, captivant par sa musicalité et sa fluidité plutôt que par son aspect "tranchant". Adaptant son flow, sa voix et son ton (comparer 'Hey Papi' et 'Bad Trip' pour s'en convaincre) aux différents instrus et aux jeux de rythmiques, il offre, par exemple lors de son troisième couplet sur 'So Much Trouble', quelques passages magnifiques.

Présents mais trop rares sur "Tout est écrit", les scratches occupent ici une place centrale. Inscrivant au même titre que certains samples (le 'Save The Children' de Marvin Gaye sur 'Un Idéal', le "Actions speak louder than words" de Chocolate Milk sur 'Qui nous représente ?' ou encore les premières secondes de 'Hey Papi' reprenant le début du 'Get off my dick and tell yo bitch to come here' d'Ice Cube) l'album dans une tradition musicale par un système de références, ils créent sans cesse une complicité entre le MC et son public. Si convoquer Nas, EPMD, M.O.P., Chuck D, Common ou encore Q-Tip sur un album de rap peut paraître affreusement banal et commun, les cuts de DJ Kosi prennent, dans ce disque incontestablement inscrit dans l'héritage hip-hop des années 90, une dimension d'hommage vraiment intéressante et efficace.

"Impressionniste plus que réaliste" : voilà comment se définissait Kohndo au cours de son couplet sur 'Du sable sur les paupières' de Hocus Pocus. Toujours adepte de fresques urbaines et humaines et d'une écriture basée sur les impressions sensorielles, il n'oublie pas non plus les egotrips qui firent la réputation de La Cliqua. Sur une bonne production de Jee2Tuluz (une batterie rebondissant sur un sample de cuivres et agrémentée sur le refrain d'une sirène rappelant à la fois le film "Kill Bill" et le titre 'Murder Rap' d'Above The Law), il lâche un texte revenchard et offensif ('L'Antidote') ou met en valeur ses qualités de MC sur l'un des meilleurs titres de "Deux Pieds Sur Terre", le terrible 'Microphoné sans holster'. Pourtant, si son environnement parisien reste une inépuisable source d'inspiration ('RER'...), le MC prend le pari de se renouveler en abordant d'autres thématiques : outre quelques titres à connotation politique ('Faut qu'on leur dise' avec Enz, 'Qui nous représente ?', 'So Much Trouble'), on trouve dans cet album un exercice de style ('D'un mot à l'autre'), un texte sensible sur l'éloignement pour cause d'incarcération ('D'un monde parallèle') ou encore un morceau dans lequel Kohndo se met à la place d'un journal intime ('Je serais là').

Privilégiant à tous points de vue la musicalité à une époque où le "gros son" est la norme, Kohndo offre à l'auditeur une escapade sonore, un de ces moments suspendus chers à Sako. L'album s'achève sur le beau 'Un Idéal', marqué par un mélange de mélancolie et d'optimisme – une sorte d'écho à la phrase "Y'a comme de la noblesse à vivre reclus dans les tèces" posée sur un titre de "Tout est écrit", 'Loin des Halls'. C'est à ce moment que revient en tête la formule "voyage à travers sillage musical", prononcée par Kohndo quelques années auparavant et reprise par Dreyf en conclusion de son EP "Son d'automne". Leitmotiv implicite de "Deux Pieds Sur Terre / Stick To Ground", cette simple phase éclaire le voyage à plusieurs niveaux qui nous est proposé : une balade sonore, du classique 'Je serais là' bâti autour d'un piano jazzy et du break 'Impeach The President' au moderne 'Hey Papi', composition patate, risquée et hargneuse ; mais aussi une pérégrination au cœur des rues parisiennes, pour s'élever finalement "sur le toit du monde".

Ice Cube - Death Certificate (1991)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en mai 2006.

"J’ai regardé la télé ce matin. Ils disaient que le monde où on vit est violent, c’est un monde de violence. Et ils montraient tout plein de pays, avec des étrangers qui y vivent. Alors du coup je me suis mis à gamberger : ou ils veulent rien savoir, rien montrer ; ou ils se fichent pas mal de ce qu’il se passe ici." (Ice Cube alias "Doughboy", dans le film de John Singleton "Boyz 'N The Hood")

A ceux qui ne voulaient rien savoir et rien montrer, Ice Cube -O’Shea Jackson pour l’état-civil- avait fourni un premier compte-rendu en 1990, l'explicite "AmeriKKKa’s Most Wanted". Un "ghetto report" aux lyrics bruts et au funk gras réalisé sous la houlette des producteurs de Public Enemy, le Bomb Squad. Mais aussi un succès retentissant, certifié disque de platine en trois mois. Il enchaîna dans la foulée avec le EP "Kill at Will" et le film "Boyz 'N The Hood" avant de sortir fin 1991 ce "Death Certificate", brûlot social et politique jeté à la face de l’Amérique blanche ; un album annonciateur pour beaucoup des émeutes qui enflammeront Los Angeles en avril 1992 après l’acquittement des policiers ayant tabassé Rodney King.

Les jheri curls rasées, la plume trempée dans l’acide, l’ex-Nigga With Attitude dresse le portrait de la situation alarmante des jeunes noirs américains en ces années républicaines (Reagan puis Bush). Pour cela, il divise son album en deux parties : d'un côté la "death side", "a mirrored image of where we are today" et de l’autre la "life side", "a vision of where we need to go". Les maux dont souffre cette jeunesse sont multiples : tout d’abord les armes et la violence, que celle-ci vienne de l’extérieur (les brutalités policières dans l’interlude à la fin de 'My Summer Vacation') ou de l’intérieur, le fameux "black on black crime" ('My Summer Vacation', 'Man’s best friend', 'Alive On Arrival'), la came ('A Bird in the Hand'), les maladies sexuelles ('Look who’s burnin'' et l’interlude faussement humoristique à la fin de 'Givin’ Up The Nappy Dug Out'). Pour s’en sortir, la communauté noire devra resserrer les rangs ("Unite or perish"), avoir une vision claire de ses erreurs et les corriger ('Us') et ne pas oublier qui elle est ni d’où elle vient ('True To The Game'). En vue de cette élévation il lui faudra s'affranchir d'un certain nombre d'obstacles : l’Amérique blanche raciste dont l'Oncle Sam est le symbole ('I Wanna Kill Sam', la pochette est explicite), les communautés coréenne ('Black Korea') et juive (Cube lâche quelques rimes "ambigües" dans le diss track 'No Vaseline' dirigé contre ses anciens partenaires de NWA et encourage à la même période la lecture d'un ouvrage fumeux au titre évocateur, "The Secret Relationships Between Blacks and Jews"). Ice Cube préconise l’adhésion à la Nation Of Islam de Louis Farrakhan ("the best place for a young black male or female"), génératrice de meilleures valeurs et de nouveaux repères pour cette génération perdue et agonisante.

Véritable chronique urbaine, "Death Certificate" transpire l’urgence et la colère. Quitte à heurter. On le taxe de racisme à cause de 'Black Korea' et de 'No Vaseline' ? "Je n’ai pas le temps d’être anti-Juif, anti-Coréen ou ce que tu veux. Je suis trop occupé à être pro-Noir, tu piges ?"*, répond le principal intéressé. De même, la légendaire misogynie d'O'Shea Jackson, dénoncée par les associations féministes fatiguées d’entendre des "bitch" à longueur de couplets, trouve son point d’orgue dans l’hilarant 'Givin' Up The Nappy Dug Out'. Bref, le "nigga you love to hate" a compris que le scandale lui permettait de décupler ses ventes, et il s’en sert. Passé maître dans l’art du story telling depuis les excellents 'You can't fade me', 'Once Upon A Time In The Projects' et autres 'A Gangsta’s fairytail' ("AmeriKKKa’s Most Wanted"), Cube enfonce ici le clou avec quelques nouveaux joyaux du genre ('My Summer Vacation', ou encore le glaçant 'Alive On Arrival', récit de sa propre mort).

S’il reste dans la droite lignée de "AmeriKKKa’s Most Wanted", ce second LP sonne néanmoins plus brut et dépouillé que son prédécesseur. Les Boogie Men (Bobcat, DJ Pooh, Rashad) ont remplacé les new-yorkais du Bomb Squad. Sir Jinx, le camarade de la première heure avec lequel Cube avait fondé le groupe C.I.A. avant l’épopée NWA, est toujours là. Les samplers, eux, restent gorgés de funk. Roger Troutman et son Zapp, George Clinton et son Parliament, le Gap Band et les Meters forment la colonne vertébrale de ce "Death Certificate" dopé aux lignes de basse grasses et aux breakbeats claquants et ravageurs. A des années lumières de la nonchalance de la vague G-Funk dont accouchera la Californie quelques années plus tard, la musique est ici agressive et virulente, pleine de ruptures, prenant l’auditeur aux tripes et à la gorge. En un mot comme en cent : irrésistible.

S’appuyant sur un flow carré et impeccable, une voix énergique pleine de hargne et une écriture simple, précise et maîtrisée, Ice Cube s’impose à travers cet album comme LE modèle du rappeur : violent, conscient, engagé, cru et controversé. "AmeriKKKa's Most Wanted" prouvait que le MC de South Central était l'un des tous meilleurs de sa génération. Véritable torpille sonore et lyricale, "Death Certificate" le fait tout simplement entrer au panthéon du hip-hop.


*cité dans l'article de Toma! "Ice Cube, le dernier gangster", publié dans Radikal 74, juillet-août 2003.

Full One - Days Are Longer (2007)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en avril 2007.

En proclamant que le hip-hop était mort, Nas n'a pas seulement tenté un coup marketing ayant permis à la nerderie internationale de débattre des heures durant sur ce sujet ô combien palpitant. Il a aussi offert à ces branquignols de chroniqueurs rap l'occasion de confectionner des intros vite torchées, pour pas cher. La preuve ici.

Alors comme ça le hip-hop serait mort, ma bonne dame ? Mais comment peut-on avoir l'audace d'affirmer ça, alors que se succèdent les petits projets (les mieux, c'est bien connu) indépendants (l'extase) de qualité ? Attention les yeux, voilà la transition.

Décidément aux avant-postes lorsqu'il s'agit de mettre sur pied des collaborations internationales, la Suisse nous offre une fois de plus un très bon moment de rap. Déjà, la compilation du label helvète MXX Prod "Street Selection volume 1", parue en décembre 2006 n'avait pas fait grand bruit. En permettant à quelques MC français de croiser le fer avec leurs homologues étasuniens, elle avait pourtant donné lieu à de bons titres, comme la réunion de Sako, Alonzo, Buckshot et Smif N Wessun, ou encore celle de Dany Dan et J-Ro.

C'est aujourd'hui le label Full One qui, sans qu'on l'attende, vient nous régaler avec un maxi d'un excellent niveau. La raison de cet engouement ? Le premier morceau, éponyme, de ce "Days are longer". Soit, en 7'32, les couplets d'Akhenaton, Main Flow, King Solomon, Rockin' Squat et Masta Ace, introduits par Scorpio - MC au sein de Grandmaster Flash & The Furious Five - sur une prod boom bap soulful cuivrée des Dogz Of Shadow. Des vétérans français et américains, des MC performants et peu connus (le californien Main Flow et King Solomon), des scratches, de bons beats... Que demander de plus ?

Sur ce premier morceau, Akhenaton domine les autres participants de la tête et des épaules. En "mode percutant", il lâche deux couplets bardés de punchlines acides et d'egotrip saignant.

Un exemple parmi tant d'autres :

"J'passe à travers l'épreuve, mains dans mon jean neuf,
Représente mon turf, MC du carré de 19.

Tout gentiment, dans le sillon de Big Pun

On a poussé le petit Nicolas en rendez-vous chez Nip/Tuck.
"

Côté américain, King Solomon confirme le gros potentiel que son "Solstice EP" et ses quelques apparitions extérieures laissaient deviner : il balance deux gros couplets sur 'Days are longer' et a même droit à un morceau solo, 'The Edge', une fois de plus impeccablement produit.

Seul bémol, les variations quelque peu bizarres de l'instru de 'Days are longer', dont un changement de beat un brin étrange, en plein milieu de morceau (pour le couplet de Squat et le premier de Solomon), et une utilisation discutable de scratches issus des couplets d'Akhenaton et de Rockin Squat. DJ Grazzhoppa se rattrape néanmoins sur la fin en cuttant nerveusement quelques phases de rappeurs US. On pourrait aussi regretter que les différents intervenants n'aient pu enregistrer ensemble et donc rapper en passe-passe sur certains couplets, mais on imagine bien la difficulté d'un tel projet.

Voilà donc un excellent maxi collector (1000 exemplaires), disponible seulement en vinyle. Après la compilation "To The Fullest" qui réunissait déjà en 2005 une belle palette de rappeurs français, suisses et américains sur des beats gorgés de soul, le label Full One persiste dans sa démarche d'ouverture sur l'international, avec une incontestable réussite.

Flynt - J'éclaire ma ville (2007)


Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en juin 2007.

Ekoué et Philippe nous avaient prévenus : Flynt, c'est du solide. Pourtant, à la veille de la sortie de son premier solo, la question que soulèvent tous les rappeurs s'étant illustrés sur maxis et compiles subsistait : tiendrait-il la longueur sur tout un album ?


En quinze titres et seulement cinq featurings – Sidi Omar sur 'La gueule de l'emploi', Ekoué, JP Mapaula, AKI et Mokless, tous impeccables sur le gros '1 pour la plume (version équipe)' + un interlude de Mourad déjà entendu sur "Explicit Dix-Huit" - l'auteur du 'Choc Frontal' et de 'Fidèle à son contexte' fait taire les sceptiques et enchaîne les frappes plein cadre. Pas de fanfaronnade outrancière ni de misérabilisme pleurnichard ; si le MC du XVIIIème arrondissement parisien a choisi d'illustrer la vie de la "France qui gémit", il le fait avec une sobriété exemplaire.

"Une vie en boucle, ici on perd ses illusions en route / l'impression qu'on est tous les jours en août." ('J'éclaire ma ville')


Si "J'éclaire ma ville" était une figure géométrique, il serait un cercle, tant l'image de la boucle prédomine ici. Celle de la routine quotidienne tout d'abord, omniprésente, marquée par l'impression désagréable que, comme dirait Ekoué, tous les itinéraires se mordent la queue. Des journées lassantes, entre rondes de voitures de police, trajets en métro ou RER, et monde du travail, avec ses discriminations et ses insuffisances – "le même appétit de thunes, les mêmes tafs de merde qui usent...", complèterait un rappeur cannois. Des soirées passées à rapper ou à discuter, autour d'un joint ou d'un flash, qui se finissent invariablement "à l'épicerie". Les échappatoires ? Le rap, donc, et le sport, domaines dans lesquels Flynt puise inspiration, métaphores et comparaisons, réjouissante constante de son écriture par ailleurs simple, fine et efficace.

Autres boucles : celles de soul, sur lesquelles le MC vient exposer sa vision de cet univers circulaire. Chatoyante et chaleureuses, agressives et énergiques ou froides et vaporeuses, elles constituent un support parfait à ses textes souvent désabusés. Par l'émotion qu'elles dégagent, elles permettent aussi de combler certains de ses défauts, notamment un flow un peu trop sec ou une voix un rien monocorde. Malgré le nombre de producteurs appelés (dont les Soulchildren, CHI, Drixxxé ou le Gang du Lyonnais), Flynt a su conserver cette ligne directrice et créer un album d'une grande cohérence musicale, dynamisé par ces rythmiques sèches éraflant échantillons de cordes et voix pitchées récurrentes. Drixxxé sort une nouvelle fois du lot en produisant le magnifique 'Tourner la page', tout en douceur, construit autour de quelques notes de vibraphone et d'un sample de cordes frémissantes ; le texte introspectif de Flynt achève de faire de ce titre le meilleur de "J'éclaire ma ville".

On pourrait donc décortiquer cet album pendant des heures, le retourner dans tous les sens, en disséquer chaque morceau, en étudier chaque punchline... La conclusion serait la même : Flynt fait du rap français d'un très bon niveau. Notons au passage que si JP Mapaula confirme à l'avenir le potentiel qu'il laisse deviner ici, il ne sera pas loin non plus.